Le score Yuka n’est plus réservé aux allées des supermarchés. Depuis le 13 octobre, la note sur 100 de l’application française s’affiche directement sur les sites de courses en ligne de onze enseignes, dont Intermarché, Carrefour et Chronodrive. Picard, Biocoop et Naturalia doivent suivre d’ici au début de 2027, ce qui portera le total à quatorze (Ouest-France, 20 Minutes).
Fini le téléphone dans une main, le panier dans l’autre
Jusqu’ici, il fallait être en rayon pour utiliser Yuka : on scannait le code-barres d’un produit avec son smartphone, et l’application affichait sa note. Les clients du drive et de la livraison à domicile en étaient privés. Or l’application compte 23 millions d’utilisateurs en France, selon RMC Conso, et entre 85 et 90 millions dans le monde selon les sources.
Onze sites affichent déjà la note : Intermarché, Carrefour, Chronodrive, Houra, La Fourche, Greenweez, Le Fourgon, Kazidomi, Bene Bono, Willy anti-gaspi et Auchan Luxembourg. Le mouvement s’est fait par étapes au fil de l’année : Houra depuis mars, Le Fourgon depuis juin, Chronodrive depuis juillet, La Fourche depuis septembre. Sur certains sites, la note apparaît à côté du Nutri-Score, et elle sert même de critère de recherche.

« Un Français sur trois fait désormais ses courses sur Internet. Afficher le score Yuka directement sur les produits en ligne est une avancée majeure pour aider les consommateurs à faire des choix plus éclairés », a expliqué Julie Chapon, cofondatrice de l’application, dans le communiqué cité par Notre Temps.
Intermarché passe outre les marques réticentes
Intermarché va le plus loin. L’enseigne affiche la note sur 6 000 produits de ses marques propres depuis le printemps 2026, et l’a étendue en septembre à toutes les marques, y compris les marques nationales, rapporte RMC Conso. Certaines ont tenté de s’y opposer. « Certaines marques ont refusé cet affichage, mais nous avons fait le choix de les afficher quand même, car nous considérons qu’il s’agit d’une donnée de santé publique », a déclaré Thierry Cotillard, président du Groupement Les Mousquetaires.

Carrefour avance plus prudemment. Le groupe affiche d’abord la note sur ses produits à marque Carrefour, et n’a pas donné de date pour les marques nationales. « Aujourd’hui, nous ouvrons une nouvelle étape : nous affichons sur notre site de e-commerce le score Yuka des produits à marque Carrefour, de manière simple et visible », a écrit sur LinkedIn Carine Kraus, membre du comité exécutif chargée de l’impact, citée par E-commerce Magazine. Le distributeur rappelle avoir généralisé le Nutri-Score et retiré l’équivalent de plus de 400 millions de morceaux de sucre de ses produits.
Une règle non négociable : montrer aussi les 0/100
Yuka fournit sa note gratuitement, mais à une condition. « Nous mettons le score à disposition gratuitement, mais avec une condition non négociable : il doit être affiché sur toutes les références, du produit le mieux noté jusqu’à celui qui obtient 0/100 », précise l’entreprise. Une enseigne ne peut donc pas s’en servir comme d’un argument marketing réservé à ses meilleurs produits.
La méthode est publique. Pour l’alimentation, la qualité nutritionnelle, calculée sur la base du Nutri-Score, compte pour 60 % de la note, les additifs pour 30 % et le caractère biologique pour 10 %. Un code couleur, du rouge au vert, classe ensuite chaque produit. Pour les cosmétiques, l’application tient compte notamment des perturbateurs endocriniens, des allergènes et des ingrédients irritants.

Trois fondateurs, zéro publicité, une entreprise rentable
Yuka a été lancée en France en 2017 par Benoît Martin, François Martin et Julie Chapon. L’entreprise n’a fait qu’une seule levée de fonds, 800 000 euros en 2019 auprès de Founders Future, Kima Ventures et de business angels, et elle est rentable : en 2023, elle a dégagé près de 1,5 million d’euros de bénéfice pour environ 3,8 millions de chiffre d’affaires, selon Maddyness. Société à mission, elle a ouvert un bureau à New York, où elle revendiquait déjà 20 millions d’utilisateurs début 2025.
Son modèle repose sur ses utilisateurs, pas sur les marques. L’application n’affiche aucune publicité, et aucun industriel ne peut payer pour améliorer sa note. En 2025, 10,23 millions d’euros de son chiffre d’affaires sont venus des abonnements Premium, et un peu moins de 50 000 euros des livres et calendriers, selon les comptes publiés sur son site.
Cette indépendance a été éprouvée en justice. Attaquée par la Fédération des industriels charcutiers traiteurs (FICT) pour ses alertes sur les nitrites, l’application a obtenu gain de cause devant la cour d’appel de Paris le 7 juin 2023. La FICT a été déboutée et condamnée à verser 60 000 euros à Yuka (Réussir). Les juges s’appuyaient notamment sur l’avis de l’Anses de 2022, qui confirmait le lien entre nitrites de la viande transformée et cancer colorectal.

Des recettes déjà modifiées
L’effet sur les produits est difficile à mesurer, mais des signes existent. RMC Conso rappelle que le pain de mie Jacquet, la brioche Harry’s ou le gratin de chou-fleur Fleury Michon ont retiré des additifs de leur recette pour améliorer leur note, sans qu’on puisse attribuer ce changement à la seule application. En 2019, quand Intermarché avait retiré 142 additifs de 900 produits de ses marques, Thierry Cotillard qualifiait déjà Yuka de « tendance de fond ».
Les cosmétiques suivent. La note est présente sur les sites de L’Arbre Vert, Caudalie, Garancia, Corine de Farme et Typology, et doit arriver d’ici à la fin de l’année chez Aroma-Zone et SVR. « Les notes Yuka participent à cette exigence d’information et aident chacun à mieux comprendre les produits qu’il utilise », dit Sabrina Herlory Rouget, directrice générale d’Aroma-Zone.
Ce qui manque encore
Le dispositif a ses limites. La note Yuka est un outil privé, pas un étiquetage officiel comme le Nutri-Score, dont elle se distingue en pénalisant les additifs et en favorisant le bio. Carrefour ne l’affiche que sur ses marques propres pour l’instant. Plusieurs grands distributeurs, comme E.Leclerc, Lidl ou Système U, ne figurent pas dans la liste communiquée par Yuka. Biocoop vise la fin de 2026, Picard et Naturalia le début de 2027.

Mais le chemin parcouru est réel. Une application lancée par trois entrepreneurs il y a moins de dix ans impose aujourd’hui ses règles de transparence aux plus grands distributeurs du pays, sans publicité et sans argent des marques. « Nous espérons que tous les autres distributeurs suivront rapidement », dit Julie Chapon.



