Thales ouvre au Japon un centre de services dédié à la défense, le premier du groupe dans le pays. L’annonce officielle est tombée ce mercredi 14 octobre dans un communiqué de Thales Japon, trois jours après les révélations du Nikkei. Selon le quotidien économique japonais, aucun industriel de défense étranger n’avait encore installé au Japon une base consacrée à la maintenance et à l’exploitation d’équipements des forces japonaises.
Quarante spécialistes, et beaucoup plus derrière
Le futur « Thales Japan Service Center » regroupera les métiers de soutien de long terme : maintenance, assistance technique, disponibilité des matériels tout au long de leur cycle de vie. Il doit compter environ 40 personnes d’ici 2030, d’après le communiqué diffusé au Japon.
Le centre s’appuie sur une base installée déjà large. Présent dans l’archipel depuis plus de cinquante-cinq ans, Thales y emploie aujourd’hui plus de 150 personnes dans la défense, l’aéronautique, le spatial et la cybersécurité. Ses effectifs locaux ont progressé de plus de 11 % depuis 2024, et le groupe vise au moins 16 % de plus d’ici 2030. Il cite comme moteurs de nouveaux contrats spatiaux et la demande croissante du Japon en défense et en cybersécurité.
D’après le Nikkei, repris par l’AFP, les premières missions concerneront les équipements de la Force maritime d’autodéfense. Le périmètre doit ensuite s’étendre aux matériels des forces terrestres et de la défense antiaérienne. L’emplacement exact et la date d’ouverture n’ont pas été communiqués.

Radars, sonars et un mortier fabriqué sur place
Le centre n’est qu’un volet. Dans son entretien au Nikkei, Patrice Caine a cité les radars et les sonars parmi les technologies susceptibles d’être partagées avec le Japon, en voulant « apporter un soutien dans les domaines où Thales dispose d’un avantage en termes de performances ». Ce sont deux spécialités historiques du groupe, de la surveillance aérienne à la lutte anti-sous-marine.

Le second chantier est industriel. Thales va transférer à son partenaire Japan Steel Works la technologie de son mortier lourd de 120 mm 2R2M, conçu pour être monté sur véhicule. La production doit démarrer au Japon dès 2027, rapporte Le Revenu. Selon le Nikkei, le groupe pourrait aussi étendre plus tard ses activités japonaises au secteur civil, une piste qui n’est pas encore une décision.

Le service, le métier qui dure
Vendre un radar est un contrat ; l’entretenir pendant vingt ou trente ans en est une série. En s’installant au plus près des forces japonaises, Thales se place sur la partie la plus récurrente de son métier : réparations, mises à jour, pièces, formation. Le communiqué insiste sur la « continuité de service en toutes circonstances » et la réduction du risque d’interruption aux moments critiques, deux arguments qui comptent pour une armée.
Le groupe veut aussi faire entrer des PME et des start-up japonaises dans sa chaîne d’approvisionnement mondiale. C’est sa stratégie dite « multidomestique » : s’enraciner dans chaque pays client plutôt que tout exporter depuis l’Europe. « En renforçant notre présence, nous serons plus proches, plus rapides et plus agiles, au service de toute la chaîne de valeur japonaise, des grands groupes aux PME », explique dans le communiqué Pascale Sourisse, vice-présidente exécutive senior de Thales chargée du développement international.

Un marché qui grossit vite
Le timing n’a rien d’un hasard. Le ministère japonais de la Défense a demandé fin août un budget record d’environ 8 900 milliards de yens (55,5 milliards de dollars) pour l’exercice 2027. Ce serait la quinzième hausse annuelle d’affilée, et le montant final, arrêté fin décembre, devrait dépasser pour la première fois 10 000 milliards de yens, selon The Diplomat. Sous la Première ministre Sanae Takaichi, Tokyo s’éloigne de sa doctrine strictement défensive face à la montée en puissance militaire chinoise et à la Corée du Nord.
Pour Thales, l’Asie est justement le maillon faible du moment. Au premier semestre, ses prises de commandes dans la région ont reculé de 40 %, mais à cause d’une base de comparaison très élevée : la commande indienne de Rafale Marine enregistrée un an plus tôt, détaille le communiqué semestriel du groupe. Ailleurs, la défense tourne à plein : 7,35 milliards d’euros de commandes (+28 %), un chiffre d’affaires de 6,3 milliards (+13,1 % en organique) et un carnet de 41,1 milliards, soit environ 3,2 années de chiffre d’affaires.

Ce qui reste à prouver
L’annonce reste modeste en volume : 40 personnes en 2030, c’est un point d’appui, pas une usine. Ni le montant de l’investissement, ni le site, ni la date d’ouverture ne sont connus. Le transfert de technologie vers Japan Steel Works a aussi son revers classique : il crée de la valeur au Japon et forme un partenaire qui pourrait un jour se passer du savoir-faire français. Tokyo affiche d’ailleurs clairement sa volonté de renforcer son autonomie industrielle de défense. La place d’un Européen dépendra des contrats réellement signés dans les prochaines années.
Un pied dans le premier cercle
Le Japon achète depuis longtemps du matériel étranger, rarement le service qui va avec sur son propre sol. Thales est le premier à franchir ce pas, selon le Nikkei. Le groupe publiera ses chiffres du troisième trimestre le 22 octobre ; d’ici là, il a déjà marqué un point à l’autre bout du monde.



