Un logiciel né à Paris il y a sept ans sert désormais à planifier les budgets d’Anthropic, d’ElevenLabs, de Siemens ou d’Unilever. Ce mercredi 21 octobre, Pigment a annoncé une levée de 250 millions de dollars en série E, à une valorisation de 2,3 milliards de dollars, soit le double de la précédente, selon Maddyness. Le tour est mené par le Scaleup Europe Fund, le nouveau fonds européen de 5 milliards d’euros géré par EQT, avec Nvidia au capital.
Un tour de table de poids lourds
L’opération a été menée par le Scaleup Europe Fund, avec la participation de WIL (World Innovation Lab, un fonds basé à Palo Alto et Tokyo) et des investisseurs historiques Greenoaks, Iconiq, IVP et Meritech, détaille Tech.eu. Nvidia complète le tableau : Jensen Huang avait annoncé son entrée au capital de Pigment lors de son passage à Paris le 13 octobre, aux côtés de Doctolib, Genesis AI et Entalpic, sans préciser alors que l’investissement passerait par une nouvelle levée.
Pigment avait levé 145 millions de dollars en 2024 lors de sa série D. Au total, l’entreprise a réuni près de 600 millions de dollars depuis sa création selon Sifted, 650 millions selon le décompte de Maddyness.

Face à Excel, SAP et Anaplan
Pigment vend aux grandes entreprises une plateforme de planification : budgets, prévisions financières, scénarios, effectifs. Ses concurrents s’appellent Microsoft Excel, SAP, IBM ou l’américain Anaplan, rappelle Tech.eu. Bloomberg résume l’enjeu en une ligne : une start-up européenne qui part à l’assaut d’un géant américain de la tech.
Les chiffres donnés par l’entreprise montrent que le pari prend. Pigment dit avoir dépassé cette année 100 millions de dollars de revenus annuels récurrents, en doublant encore sur un an, dans son annonce officielle. Parmi ses clients figurent Unilever, Snowflake et Siemens, mais aussi deux leaders de l’intelligence artificielle, Anthropic et ElevenLabs. L’Oréal vient de la choisir pour remplacer son outil de planification des salaires, qui couvre plus de 95 000 employés dans le monde.

Des agents qui bâtissent les budgets
L’argent doit surtout accélérer la recherche et grossir l’équipe d’ingénieurs. La cible : ce que Pigment appelle la « planification autonome », où l’IA construit la prévision, fait tourner les scénarios, met le plan à jour puis l’exécute, dans des limites fixées par les équipes.
Selon l’entreprise, plus de 50 fonctions d’IA ont été lancées en neuf mois, dont un agent qui construit des modèles de planification à partir d’instructions en langage courant. Aujourd’hui, 85 % des nouveaux indicateurs créés sur Pigment le sont par un agent, et 84 % des comptes utilisent l’IA chaque semaine. La plateforme se branche aussi directement sur des assistants comme Claude. Sous le capot, un moteur de calcul maison, Graphite, en cours de brevet, permet à des milliers d’utilisateurs et d’agents de travailler en même temps sur un même modèle.
« La planification d’entreprise va davantage changer dans les prochaines années qu’au cours des trente dernières », affirment les cofondateurs Éléonore Crespo et Romain Niccoli, cités par Tech.eu.

Le fonds européen choisit un champion français
Le choix de l’investisseur principal compte autant que le montant. Le Scaleup Europe Fund a été créé pour faire grandir les futurs géants européens de la tech et doper l’investissement dans un secteur où l’Europe peine face aux États-Unis et à la Chine, explique Tech.eu. Ses autres participations citées par Tech.eu sont Mistral AI et le finlandais Iceye. Pigment rejoint donc une courte liste de paris stratégiques du continent.
Pour la France, c’est un deuxième signal en huit jours, après l’annonce de Nvidia. Un éditeur de logiciels d’entreprise français, secteur longtemps dominé par les Américains et l’allemand SAP, est choisi à la fois par le géant américain des puces d’IA et par le fonds censé bâtir la souveraineté technologique européenne.

Ce qui reste à prouver
Les chiffres de croissance et d’usage de l’IA viennent de l’entreprise elle-même et ne sont pas audités publiquement. Le marché de la planification reste dominé par des acteurs installés, Microsoft, SAP et Anaplan, qui intègrent eux aussi des agents d’IA. Et une valorisation doublée impose de continuer à croître vite, dans un marché de l’IA où les attentes des investisseurs sont très élevées.
Reste un fait simple : sept ans après sa création, une entreprise parisienne fait tourner les budgets de certains des groupes les plus avancés de la planète, et l’Europe a décidé de miser sur elle.



