Le 5 octobre 2026, Schneider Electric et PTC ont annoncé un accord définitif : le Français rachète 100 % de l’éditeur américain de logiciels industriels pour 205 dollars par action en numéraire. L’opération valorise le capital de PTC à environ 22,6 milliards de dollars (20,1 milliards d’euros) et l’entreprise à 23,7 milliards de dollars d’enterprise value. C’est la plus importante acquisition de l’histoire du groupe de Rueil-Malmaison, confirme La Tribune.
Deux cent cinq dollars l’action, prime de 42 %
L’offre en cash représente une prime de 42,3 % sur le dernier cours de PTC avant l’annonce, et de 46,1 % sur la moyenne pondérée des trente séances précédentes. Le multiple affiché est de 21 fois l’EBITA ajusté estimé pour 2027, ramené à 13 fois en comptant les synergies de régime de croisière, selon le communiqué conjoint.
PTC, coté au Nasdaq et installé à Boston, fournit les logiciels de conception assistée par ordinateur (CAD), de gestion du cycle de vie du produit (PLM), d’applications (ALM) et de services (SLM) sur lesquels s’appuient plus de 30 000 clients dans le monde. En année civile 2025, hors activités cédées ThingWorx et Kepware, le groupe a généré 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires et une marge d’EBITA ajusté d’environ 40 %. Les analystes attendent une croissance annuelle du chiffre d’affaires et de l’ARR d’environ 10 % jusqu’en 2029.
La clôture est attendue au troisième trimestre 2027, sous réserve du vote des actionnaires de PTC (majorité des titres) et des autorisations réglementaires. Les conseils d’administration des deux sociétés ont approuvé l’opération à l’unanimité ; celui de PTC recommande l’acceptation.

Après AVEVA et Cognite, la pièce produit
PTC ne tombe pas du ciel. Schneider a déjà bâti un socle logiciel industriel autour d’AVEVA, sous la direction de Caspar Herzberg, puis a annoncé fin juin 2026 le rachat de la norvégienne Cognite pour 3,1 milliards de dollars, selon Reuters — une opération encore soumise aux autorisations. PTC complète ce dispositif en amont : données de conception et d’ingénierie produit, là où AVEVA et Cognite portent surtout les processus, l’énergie et l’intelligence opérationnelle.
Olivier Blum, directeur général de Schneider Electric, résume l’ambition dans le communiqué : « créer la franchise logicielle et d’IA industrielle la plus complète », en reliant le monde physique et le numérique « de la conception et de la construction jusqu’à l’exploitation et la maintenance ». Neil Barua, président et PDG de PTC, y voit l’occasion d’accélérer la vision « Intelligent Product Lifecycle » avec l’échelle et les canaux du Français.
Sur une base pro forma (Schneider, Cognite et PTC), les logiciels et services représenteraient environ 24 % du chiffre d’affaires du groupe, avec plus de 15 000 salariés logiciels et plus de 50 000 clients logiciels. Le marché adressable des logiciels industriels de Schneider serait multiplié par près de trois, notamment dans le manufacturier discret et hybride.

Cinq à six milliards d’actions, seize de dette
Le ticket cash d’environ 22 milliards d’euros est couvert par une facilité bridge engagée auprès de Morgan Stanley et de Société Générale. Schneider prévoit de le refinancer par une augmentation de capital d’environ 5 à 6 milliards d’euros (offre accélérée sur autorisation existante de l’AG) et par 16 à 17 milliards d’euros de dette nouvelle, émise en plusieurs devises.
Le groupe promet de rester en catégorie A auprès des agences de notation, de poursuivre son dividende progressif (seize années de suite) et son programme de cessions de 1 à 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires d’ici 2030. Le rachat d’actions de 2,5 à 3,5 milliards d’euros jusqu’en 2030 resterait en vigueur, avec 600 millions prévus en 2026 puis une pause attendue en 2027-2028.
Côté résultats, Schneider vise une accrétion immédiatement faible à un chiffre sur le BPA ajusté (hors impacts PPA) la première année de consolidation pleine, et une accrétion moyenne à forte à un chiffre une fois les synergies en régime. Les synergies de coûts sont chiffrées à 250 millions d’euros par an d’ici la troisième année ; les synergies de revenus, à environ 800 millions d’euros, via ventes croisées, canaux étendus et développement conjoint de « fils numériques » enrichis à l’IA.
Boston dans le périmètre français
PTC apporte surtout une expertise produit que Schneider n’avait pas à cette échelle. Ses clients conçoivent des machines, des équipements et des systèmes complexes ; ses outils alimentent le « digital thread » — le fil de données qui suit un produit de la maquette numérique à la maintenance. Branché sur les plateformes d’énergie et d’automatisation de Schneider, ce fil doit nourrir des agents d’IA industrielle capables d’agir sur des usines, des réseaux et des bâtiments, pas seulement sur des tableaux de bord.
Pour la France, l’enjeu est double. Un poids lourd du CAC 40, autour de 145 milliards d’euros de capitalisation (classement), bascule une part croissante de sa valeur vers le logiciel récurrent. Le siège reste à Rueil-Malmaison, même si les équipes PTC restent ancrées à Boston.
Dans une interview aux Échos, Olivier Blum défend un timing « favorable ». Reuters avait anticipé le dossier dès la veille de l’annonce.

La Bourse sanctionne la dette
Les marchés n’ont pas applaudi. L’action Schneider, qui avait clôturé à 301,85 euros le vendredi 2 octobre, a perdu près de 10 % dès la séance du lundi 5 octobre, relève La Tribune. Fin juin 2026, la dette nette du groupe s’élevait à 15,36 milliards d’euros ; y ajouter 16 à 17 milliards pour un rachat 100 % cash double quasiment le levier d’un coup.
Les investisseurs interrogent aussi le prix : 21 fois l’EBITA 2027 suppose que les 800 millions de synergies de revenus se matérialisent. Fuite de talents, friction culturelle, délais antitrust et exécution du « digital thread » restent des risques classiques.
Schneider a avancé au 16 octobre 2026 la publication de son chiffre d’affaires du troisième trimestre. Morgan Stanley conseille le Français en lead ; Goldman Sachs Bank Europe SE est aussi à la table. Côté PTC, Evercore pilote le conseil financier.

Un géant français de l’IA d’usine
Si le closing tient en 2027, Schneider Electric aura enchaîné AVEVA, Cognite et PTC pour coller conception produit, données industrielles et pilotage énergétique sur une même plateforme ouverte. Peu de groupes européens pèsent autant sur l’IA appliquée à l’usine et au réseau.
Reste à prouver que la dette se digère, que les synergies sortent des slides, et que les clients industriels adoptent vraiment le fil numérique promis. Pour l’instant, le signal est clair : un poids lourd français du CAC 40 mise plus de 20 milliards de dollars pour ne pas laisser le logiciel industriel — et l’IA qui va avec — aux seuls géants américains.




