Samedi 3 octobre, peu avant la nuit, Salima Bouayad Agha pose le pied sur la plage de Sangatte, dans le Pas-de-Calais. Elle a quitté Douvres 14 heures et 35 minutes plus tôt, en maillot de bain, sans palmes ni combinaison. « J’ai levé les bras et j’ai entendu la corne de brume », raconte-t-elle à actu.fr. À 67 ans, fêtés la veille, la Mancelle devient la Française la plus âgée à avoir traversé la Manche à la nage.

Une quarantaine de kilomètres dans une eau à 19 degrés

Le départ est donné à 3 h 48, de nuit, depuis la côte anglaise. Bonnet, bouchons d’oreille, graisse contre le froid : la nageuse s’élance dans une eau à 19 degrés, accompagnée d’un bateau où se trouvent le pilote, son copilote et un observateur de la fédération chargé de valider la traversée. Devant elle, une quarantaine de kilomètres, selon France 3 Pays de la Loire.

Salima Bouayad Agha en maillot et bonnet sur le pont du bateau, pendant qu’une accompagnatrice la prépare
À l’heure du départ, à Douvres : graisse contre le froid, bonnet et bouchons d’oreille. © Salima Bouayad Agha, via actu.fr

La mer n’a rien de la « mer d’huile » promise. Elle encaisse un choc avec une palette flottante, le mal de mer, des maux de ventre, les vagues et le courant. « J’ai beaucoup pesté en mon for intérieur, mais c’était une colère porteuse », dit-elle. Elle avait estimé sa traversée à 15 heures ; elle boucle en 14 h 35, « un peu chancelante » à l’arrivée. Sa sœur annonce la nouvelle sur les réseaux sociaux en début de soirée, rapporte Ouest-France. Sur la plage, trois personnes l’accueillent. Puis elle repart à la nage vers le bateau, où l’attendent des vêtements chauds et une bouillotte.

Ne pas regarder la côte

Pendant plus de quatorze heures, elle s’est tenue à deux consignes de son entraîneur. La première : ne jamais regarder en arrière, « pour ne pas voir les côtes anglaises », ni devant quand la France se rapproche. « Je regarde le fond, et j’ai nagé », résume-t-elle. La seconde : « Si tu sors et que tu abandonnes, ça va se jouer sur un moment, mais toute ta vie tu vas le regretter. »

Salima Bouayad Agha nage le crawl en pleine mer, bonnet blanc, le long du bateau
En pleine Manche : un ravitaillement toutes les 30 minutes, et interdiction de compter les kilomètres. © Salima Bouayad Agha, via actu.fr

Toutes les 30 minutes, un ravitaillement. Le reste du temps, un « dialogue intérieur permanent », confie-t-elle à France 3 : les méduses, les vagues, le lever du soleil, les sourires envoyés depuis le bateau. « J’ai pensé à ma mère, j’ai pensé à tous ceux qui sont atteints de la maladie de Parkinson, j’ai pensé à mes filles. »

Trois reports et un dernier créneau

L’exploit a failli ne jamais avoir lieu. Arrivée à Douvres le 30 août avec son frère venu du Canada, sa sœur et son mari, elle devait partir entre le 4 et le 8 septembre. La veille, le pilote lui déconseille de s’élancer : la météo se dégrade. Le créneau du 14 septembre saute à son tour, le vent ayant tourné. Une troisième fenêtre est annulée quatre heures avant le départ. Reporter d’un an revenait presque à renoncer : « Je n’étais plus prioritaire avant 2029 », explique-t-elle.

Le samedi 3 octobre, c’était la dernière traversée de ce type que son pilote assurait avant la fin de la saison, précise France 3. Au pied du bateau, à 2 h 45, elle dit avoir ressenti « une sérénité époustouflante » qu’elle n’avait « jamais connue ».

Salima Bouayad Agha lève les deux bras sur la plage de Sangatte, le bateau accompagnateur au large
Arrivée à Sangatte peu avant la nuit, après 14 h 35 de nage. © Salima Bouayad Agha, via actu.fr

Une universitaire, ancienne nageuse internationale

Maîtresse de conférences en économie à l’université du Mans, Salima Bouayad Agha a été membre de l’équipe nationale de natation d’Algérie, rappelle Ouest-France. Sa préparation a duré trois ans : quatre séances par semaine dans les piscines d’Allonnes et des Atlantides, dans l’agglomération du Mans, plus des sorties en mer. « Je vis Manche, mange Manche, dors Manche », confiait-elle en août au Maine Libre.

Le corps n’a pas toujours suivi. Elle a été opérée de l’épaule, puis du cœur en juin. À l’arrivée, pourtant, « mes épaules qui ont été opérées, rien », et aucun souci cardiaque, assure-t-elle. Selon actu.fr, elle devient aussi la deuxième femme la plus âgée au monde à réussir la traversée sans palmes ni combinaison.

Salima Bouayad Agha, emmitouflée dans une parka noire à capuche, sourit à bord du bateau
Le sourire, une fois remontée à bord. © Salima Bouayad Agha, via actu.fr

Pour Parkinson et pour le bien-vieillir

La traversée servait une collecte au profit de France Parkinson. « Ma mère souffrait de Parkinson et en est décédée », explique-t-elle. Elle se dit désormais « légitime » pour parler de prévention, de bien-vieillir et d’accompagnement des personnes dépendantes, « parce que je l’ai vécu et j’en fais une force ». Elle racontera sa traversée au salon « Savourez votre retraite », au parc des expositions du Mans, le samedi 24 octobre.

Le record reste fragile par nature : Anne Feat, 57 ans, avait été la doyenne française pendant onze jours, avec une traversée en 15 h 30, avant d’être dépassée par la Mancelle, note France 3. Et une traversée de la Manche reste une épreuve à haut risque, encadrée de près par les pilotes et les fédérations. Salima Bouayad Agha, elle, refuse le mot d’exploit : « Ce n’est pas le défi sportif, ce ne sont pas les 14 h 35, c’est l’attitude. »

Salima Bouayad Agha, bonnet rose, remonte à l’échelle du bateau accompagnateur
Retour au bateau après l’arrivée : vêtements chauds, bouillotte et deux heures de sommeil. © Salima Bouayad Agha, via actu.fr

Déjà d’autres défis

Elle ne compte pas s’arrêter. Après un bilan chez son cardiologue du sport, elle envisage le « Calais to Cap », le long de la Côte d’Opale jusqu’au cap Gris-Nez, puis la « Triple Crown », qui réunit trois traversées mythiques à la nage. Elle évoque aussi le tour de Manhattan à la nage, sous vingt ponts, si son dossier est accepté. À 67 ans, la doyenne a encore du souffle.