Le 5 octobre, à Saint-Benoît (Vienne), le dernier segment du miroir primaire de l’Extremely Large Telescope (ELT) est entré en production chez Safran Reosc. Neuf jours plus tard, l’Observatoire européen austral (ESO) annonce que plus de la moitié des 931 segments sont déjà arrivés au Chili. Le plus grand télescope optique jamais conçu se construit, pièce par pièce, avec une industrie française au centre du dispositif.
931 hexagones, précision nanométrique
Le miroir primaire M1 mesure 39 mètres de diamètre. Impossible de le couler d’un bloc : il est composé de 798 segments hexagonaux de 1,5 mètre, plus 133 pièces de rechange pour les échanges de revêtement, soit 931 au total. Safran Reosc, filiale de Safran Electronics & Defense, a remporté le contrat en 2017. Mission : polir à l’échelle du nanomètre, intégrer la mécatronique et contrôler chaque segment en vitrocéramique ZERODUR, avant l’expédition vers le désert d’Atacama.
Selon Ciel & Espace, la précision requise, mise à l’échelle de la France, correspond à une aspérité qui ne dépasserait pas la hauteur d’une coccinelle. Au début du programme, fabriquer un segment prenait jusqu’à deux ans. L’usine livre désormais un miroir poli et testé par jour.

Une usine 4.0 pour un contrat unique
Pour tenir la cadence, Safran Reosc a investi 30 millions d’euros dans un bâtiment dédié de 5 000 m², inauguré en 2020 à Saint-Benoît. La ligne associe polissage sans contact par faisceaux d’ions, métrologie numérique et traçabilité RFID. Une cinquantaine de personnes y travaillent en équipes, 24 heures sur 24, autour de machines largement robotisées, précise La Nouvelle République.
Aurélie Girou, présidente de Safran Reosc, résume le défi dans le communiqué du groupe : « Personne au monde n’est capable de fournir autant de miroirs à ce rythme. » L’ELT sera, une fois en service, environ vingt fois plus puissant que le Very Large Telescope mis en service au début des années 2000.

De Poitiers à Cerro Armazones
Le parcours est européen. Les blanks partent d’Allemagne (SCHOTT), sont figurés et montés en France, reçoivent des supports néerlandais (TNO / VDL), des capteurs franco-allemands (FAMES) et des actionneurs allemands (Physik Instrumente). Puis un voyage de 10 000 kilomètres, par route et bateau, jusqu’à Paranal. Là, les équipes de l’ESO inspectent et métallisent chaque segment.
Au 14 octobre 2026, près de 500 assemblages sont sur place — plus de 50 % du total. La plupart des autres sont en route ou emballés. Les derniers sortent encore de Saint-Benoît. L’usine « éphémère » doit fermer sa ligne ELT en novembre 2026, après six ans de production.

Ce que ça change pour la filière française
Au-delà de l’astronomie, Safran compte réutiliser le savoir-faire : optiques pour constellations satellitaires, jumelles infrarouge JIM Compact, autodirecteurs de missiles. Les cinquante emplois de l’unité doivent être conservés en se redéployant vers ces marchés, selon Ciel & Espace. Poitiers et Saint-Pierre-du-Perray (Essonne), où Safran produit aussi les quatre autres miroirs de l’ELT, deviennent un atout de souveraineté optique européenne.
Le projet ELT lui-même dépasse 75 % d’achèvement. Première lumière scientifique annoncée autour de 2029-2030 selon les sources ESO. Objectifs : atmosphères d’exoplanètes rocheuses, premières galaxies, constantes physiques sur le temps cosmique.

Les limites, sans fard
Le calendrier reste long : la science ne commencera vraiment que dans trois à quatre ans. Le site de Saint-Benoît ferme sa ligne dédiée ; la montée en cadence sur le New Space et la défense n’est pas automatique. Et l’ELT est un programme multinational : la France ne « possède » pas le télescope, elle en a produit le cœur optique.
Reste un fait simple. Le plus grand œil jamais tourné vers le ciel aura été poli, jour après jour, dans la Vienne.




