Depuis des siècles, les historiens se disputent sur une question simple : où était Lutèce, la ville gauloise que Jules César décrit dans La Guerre des Gaules ? Sous deux cours de l’Hôtel-Dieu, sur l’île de la Cité, les archéologues ont peut-être trouvé la réponse : un mur gaulois de pierre et de bois, conservé sur une vingtaine de mètres et marqué par un violent incendie. Annoncée le 23 septembre, la découverte est jugée « d’importance exceptionnelle » par l’État, qui vient de prolonger la fouille, désormais prévue jusqu’en 2027.
Vingt mètres de pierre, de bois et de feu
Le mur est apparu à l’été 2026, au cours d’une fouille préventive lancée en février avant la restructuration de l’hôpital par l’AP-HP. Il associe des blocs de pierre à des pièces de bois posées à l’horizontale, une technique typique des fortifications gauloises de la fin de l’âge du Fer, détaille le ministère de la Culture. Derrière lui, une plateforme artificielle de sables et de graviers atteint près de deux mètres d’épaisseur ; selon France Culture, elle rehaussait une partie inondable de l’île.
Le feu a laissé partout sa signature. Le parement porte des traces de combustion, des graines carbonisées ont été recueillies et un bâtiment en bois brûlé a été mis au jour juste devant le mur. Au pied de l’ouvrage, les fouilleurs ont aussi retrouvé un fer de lance gaulois. Les premières analyses au carbone 14 sur les bois donnent une fourchette comprise entre 200 et 10 avant notre ère.

Le récit de César enfin sous la truelle ?
Cette fourchette couvre l’année 52 avant notre ère, celle de la bataille de Lutèce. César raconte qu’en 53, il convoque à « Lutèce des Parisii » une assemblée de peuples gaulois. L’année suivante, son lieutenant Titus Labienus marche sur la ville, décrite comme un oppidum, une cité fortifiée, établi sur une île de la Seine. Selon le général romain, les Gaulois mettent eux-mêmes le feu à leurs installations et coupent les ponts avant l’affrontement, rappelle l’Inrap.
Un mur de fortification gaulois, incendié, sur une île de la Seine : la concordance est frappante. « Nous sommes peut-être face à l’un des vestiges les plus importants jamais découverts pour comprendre la Lutèce gauloise. La prudence scientifique impose encore de vérifier sa fonction et sa chronologie, mais la convergence des indices est aujourd’hui particulièrement remarquable », a déclaré la ministre de la Culture, Catherine Pégard.
Une énigme vieille de plusieurs siècles
Si la découverte fait autant de bruit, c’est que la Lutèce gauloise restait introuvable. L’île de la Cité collait au récit de César et a gardé le nom de Lutèce pendant toute l’Antiquité. Mais les preuves matérielles d’une occupation gauloise structurée y étaient « très limitées », souligne le ministère. Faute de vestiges, certains chercheurs plaçaient la capitale des Parisii à Nanterre, dans une boucle de la Seine, où une importante agglomération gauloise a été fouillée.
Le mur de l’Hôtel-Dieu ferait le lien, « pour la première fois de manière aussi directe », entre le Paris d’aujourd’hui, la Lutèce antique et la Lutèce gauloise de César, écrit l’Inrap. L’annonce a franchi les frontières : reprise de l’AFP, le Guardian y voit une trouvaille qui pourrait confirmer l’emplacement du tout premier Paris.

Une surprise que personne n’attendait
Rien ne laissait prévoir une telle trouvaille. Le diagnostic réalisé en 2019 n’avait livré aucun indice d’une présence gauloise, et la fouille devait surtout documenter des occupations antiques, médiévales et modernes. Sur 1 250 m², l’opération est pourtant d’une ampleur inédite pour ce secteur, note France Culture.
Le responsable de la fouille, David Couturier, du service archéologique de la Ville de Paris, a senti dès les premières pierres qu’il tenait « quelque chose d’important », raconte la Ville de Paris. Il se garde pourtant de crier victoire : « En archéologie, comme dans toute science, il faut raison garder tant que l’on n’a pas nettoyé, décortiqué, daté… »
Pour Dorothée Chaoui-Derieux, conservatrice en chef du patrimoine à la Drac Île-de-France, l’émotion est réelle : « Ce vestige est en tout cas quelque chose que les archéologues parisiens recherchaient depuis des années, voire des siècles. C’est émouvant… et surprenant, puisque l’opération de diagnostic préalable n’avait pas du tout donné d’indices quant à la possibilité de mettre au jour des vestiges de cette période ! »
Le lieu, lui, n’a rien d’anodin. C’est dans ce secteur qu’au XIXe siècle, le pionnier de l’archéologie parisienne Théodore Vacquer avait exhumé quelques-uns des vestiges les plus importants de l’histoire de la capitale.

Une équipe Ville de Paris et Inrap
La fouille est conduite par le pôle archéologique de la Ville de Paris (DHAAP) et l’Institut national de recherches archéologiques préventives, sous le contrôle scientifique de la Drac Île-de-France. Fin août, des spécialistes des fortifications de l’âge du Fer sont venus sur le site, et l’hypothèse d’un élément du rempart de Lutèce a été posée. À la mi-septembre, la commission territoriale de la recherche archéologique Centre-Nord a validé un « avis de découverte d’importance exceptionnelle », une procédure prévue par le Code du patrimoine.
Cette décision change l’échelle du chantier : la Drac a prescrit une fouille complémentaire, avec davantage de moyens humains et logistiques, ce qui pourrait peser sur le calendrier des travaux de l’hôpital, relève la Gazette Drouot.

Ce qu’il reste à prouver
Le conditionnel reste de rigueur. Les analyses actuelles ne permettent pas encore de dater précisément l’incendie de 52 avant notre ère, reconnaît le ministère. Les archéologues doivent établir la fonction exacte du mur, défensive ou de soutènement, sa date de construction, la façon dont il a été détruit puis abandonné, son lien avec la plateforme de graviers, et chercher d’éventuels aménagements côté Seine ou des niveaux plus anciens.
« Nous espérons découvrir d’autres constructions, des habitations, des greniers, des fosses, mais aussi du mobilier comme de la céramique… qui viendront compléter ces découvertes, ou même les réfuter », prévient Julien Avinain, responsable du pôle archéologique de Paris.
Autre limite : le vestige ne restera pas en place. Situé en profondeur, très fragile, avec des pierres altérées par le feu et des bois en grande partie calcinés, il n’est pas conservé dans le projet de l’hôpital. Il sera moulé, documenté en 3D par photogrammétrie, puis démonté avec précaution. Une portion reconstituée, intégrant des pierres d’origine, sera exposée dans un musée parisien, encore à désigner.

Une île qui n’a pas fini de parler
L’Hôtel-Dieu n’est pas un cas isolé. En 2026, une voie gallo-romaine a aussi été mise au jour sur le parvis de Notre-Dame, et une aire funéraire antique et carolingienne jusque-là inconnue dans la cour du Mai du Palais de Justice, rappelle France Culture. Mis bout à bout, ces chantiers racontent un quartier habité depuis plus de deux millénaires.
Si les prochains mois confirment l’hypothèse, les Parisiens sauront enfin où leur ville est née : sous un hôpital, au bord de la Seine, là où, selon César, ses habitants l’avaient incendiée.



