Le 14 octobre 2026, le CNRS a annoncé ce qu’aucune équipe n’avait encore réussi : une reconstitution scientifiquement complète du phare d’Alexandrie, l’une des Sept Merveilles du monde antique. Trente ans après les premières fouilles sous-marines, le Centre d’études alexandrines (CEAlex, CNRS / Institut français d’archéologie orientale) et la Fondation Dassault Systèmes livrent un jumeau numérique validé. Pour la première fois depuis la visite d’Ibn Battûta en 1325, on peut à nouveau « entrer » dans la tour.
4 896 blocs sous deux hectares d’eau
Le phare s’élevait à environ 103 mètres sur l’île de Pharos. Construit au début du IIIe siècle avant notre ère sous Ptolémée Ier et inauguré par Ptolémée II, il a guidé les navires pendant près de seize siècles. Il a résisté à dix-huit séismes avant de s’éteindre après le tsunami du 8 août 1303, puis de servir de carrière. Ses ruines gisent aujourd’hui entre 4 et 9 mètres de profondeur, sur environ deux hectares — le plus vaste site d’architecture immergée au monde, selon le communiqué CNRS.
Depuis 1995, le CEAlex inventorie ces vestiges. À ce jour, 4 896 blocs ont été recensés. En juin 2025, sous la direction scientifique d’Isabelle Hairy, architecte-archéologue du CNRS, une campagne hors norme a sorti de l’eau vingt-deux des plus gros éléments : le linteau et les montants de la porte monumentale (70 à 80 tonnes), le seuil, des dalles de soubassement jusqu’à 40 tonnes, et les pièces d’un pylône de style égyptien mais de technique grecque, jusqu’alors ignoré (CNRS, juillet 2025).

Ce que le modèle révèle enfin
Les vestiges sous-marins ne représentent qu’environ 10 % de la construction d’origine. Pour combler le reste, le projet Pharos a croisé l’iconographie antique (monnaies, lampes, mosaïques, verres) et les sources arabes médiévales, qui décrivent l’édifice avec une précision remarquable, explique le CEAlex. Chaque hypothèse a été testée dans un modèle 3D avec des ingénieurs volontaires de la Fondation Dassault Systèmes, jusqu’à une reconstitution consolidée.
Le résultat n’est pas une illustration libre. À l’extérieur : une chaussée montante sur seize arches, une porte d’entrée haute de 13 mètres, trois volumes proportionnés sur un socle massif. À l’intérieur : soixante-sept pièces sur neuf niveaux, une rampe assez large pour croiser deux cavaliers, une seconde circulation par escaliers, et une structure d’arcades et de pièces voûtées d’une modernité inattendue pour l’Antiquité. Des simulations de résistance mécanique aident à comprendre comment la tour a tenu seize siècles face aux séismes.

Une fouille française, trente ans
Tout a commencé en 1995 avec Jean-Yves Empereur. Isabelle Hairy dirige la fouille sous-marine depuis 1997. « Travailler depuis 30 ans sur la fouille sous-marine du Phare des phares, la première tour de grande hauteur de l’histoire de l’humanité, est une bénédiction », dit-elle dans le communiqué CNRS. Le projet Pharos, lancé en 2023 avec la Fondation Dassault Systèmes, puis rejoint par Gedeon Media Group en 2025, a accéléré la phase de restitution.
La collaboration passe aussi par le « Téléport 1/1 » de Dassault Systèmes : un espace immersif où archéologues et ingénieurs marchent à taille réelle dans la maquette virtuelle, confrontent les volumes et corrigent le modèle pièce par pièce. Thibault de Tersant, président de la Fondation, y voit une prouesse d’ingénierie civile antique digne d’une seconde vie numérique.

Ce que ça change pour la France
Le CEAlex est une unité permanente française en Égypte. La fouille se déroule sous l’autorité du ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités, sous drapeau français. C’est rare : une merveille mondiale reconstituée sous la responsabilité scientifique d’une équipe CNRS, avec des outils industriels français. Le documentaire de 90 minutes réalisé par Laurence Thiriat pour Gedeon Programmes sera diffusé le 5 novembre 2026 en soirée « Science grand format » sur France Télévisions et france.tv, puis à l’international.
Les publications suivent : un volume sur les fragments pharaoniques est paru en 2022 ; la statuaire est attendue en 2027 ; les résultats de fouille et d’architecture en 2028 ; la restitution complète en 2029. Autrement dit, le jumeau numérique n’est pas la fin de l’enquête, c’est son accélérateur.

Les limites, sans fard
Le modèle reste une hypothèse renforcée, pas une photo. Dix pour cent seulement du volume d’origine est encore sous l’eau ; le reste repose sur des textes et des images anciennes, croisés et testés. La citadelle mamelouke de Qaitbay, construite au XVe siècle en partie avec les pierres du phare, occupe aujourd’hui le site : on ne reconstruira pas la tour en vrai. Et la diffusion grand public dépendra du documentaire de novembre autant que des articles scientifiques à venir.
Reste que l’outil change la donne. On peut désormais tester pourquoi la structure a tenu, où elle a cassé, comment la porte de 13 mètres s’emboîtait. C’est une méthode exportable à d’autres sites détruits.

Une merveille qui redevient visible
Après seize siècles de lumière et sept siècles d’oubli, le phare d’Alexandrie a de nouveau une forme que l’on peut parcourir. Elle est française par la méthode, égyptienne par le sol, et mondiale par le sujet. Le 5 novembre, le grand public pourra juger sur écran si l’enquête tient ses promesses.



