Une injection dans l’œil, une paire de lunettes, et des personnes aveugles qui détectent de nouveau un objet posé sur une table. L’essai clinique PIONEER, conduit par l’Institut de la Vision (Sorbonne Université, Inserm, CNRS), l’Hôpital national des Quinze-Vingts et la société parisienne GenSight Biologics, a été publié le 8 octobre dans le New England Journal of Medicine. Sorbonne Université en a détaillé les résultats le 13 octobre : chez dix patients atteints d’une forme avancée de rétinopathie pigmentaire, la méthode est bien tolérée et rend une partie des capacités visuelles à plusieurs d’entre eux (Sorbonne Université).

Six patients sur dix plus sensibles à la lumière

L’essai, de phase 1/2, visait d’abord à vérifier la sécurité du traitement, baptisé GS030. Chaque participant a reçu une injection unique de thérapie génique dans son œil le moins voyant, puis a suivi des séances d’entraînement avec les lunettes sur la plateforme Streetlab, à Paris. Neuf patients sur dix ont eu des effets indésirables oculaires, pour la plupart légers ou modérés, et aucun effet indésirable général n’a été attribué au produit ou à l’injection, selon Sorbonne Université. Le seul événement classé sévère, une brève obstruction de la circulation sanguine dans la rétine juste après l’injection, s’est résorbé en quelques minutes (Université de Bâle).

Fond d’œil orangé parsemé de dépôts de pigment sombres, avec des vaisseaux très fins et un nerf optique pâle
Le fond d’œil d’un patient atteint de rétinopathie pigmentaire au stade terminal : dépôts de pigment sur toute la rétine, vaisseaux amincis, nerf optique pâle. Les photorécepteurs ont disparu, mais une partie des cellules ganglionnaires survit. © Christian Hamel / CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Les résultats sur la vision, exploratoires, sont encourageants. Avec les lunettes, l’œil traité est devenu plus sensible à la lumière chez sept participants sur dix, et chez six d’entre eux l’amélioration dépasse le seuil fixé pour un changement cliniquement significatif. Sur les huit patients qui ont passé les tests de comportement, quatre ont progressé de façon constante : détecter un objet, le localiser, le toucher ou distinguer l’orientation de barres (Université de Bâle). Des enregistrements par électroencéphalographie chez cinq participants montrent des signaux compatibles avec une transmission jusqu’au cortex visuel, ce qui écarte l’hypothèse d’un simple artefact.

Des cellules nerveuses changées en capteurs

La rétinopathie pigmentaire touche environ une personne sur 4 000, soit plus de 1,5 million de personnes dans le monde. Plus de 100 gènes différents peuvent la provoquer, et pour la plupart des malades il n’existe aucun traitement autorisé (Sorbonne Université). La maladie détruit les photorécepteurs, les cellules qui captent la lumière, en commençant par une cécité nocturne.

L’idée de l’optogénétique est de contourner ces cellules perdues. Un virus rendu inoffensif apporte aux cellules ganglionnaires de la rétine, celles qui forment le nerf optique et dégénèrent peu dans la maladie, le gène d’une protéine sensible à la lumière, ChrimsonR. Les lunettes, équipées d’une caméra, filment la scène et la projettent sur la rétine sous forme d’impulsions lumineuses rouges, moins agressives pour l’œil que le bleu. Gros avantage : le traitement ne dépend pas de la mutation en cause et pourrait donc servir à des formes très diverses de la maladie.

Planche illustrée en deux volets expliquant la découverte de la channelrhodopsine dans une algue puis son application chez la souris
Le principe récompensé par le Nobel de médecine 2026 : une protéine d’algue qui réagit à la lumière, la channelrhodopsine, permet de piloter des neurones avec un faisceau lumineux. © Guido4 / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Un Nobel et une semaine faste

Le calendrier donne à l’étude un relief particulier. Le 5 octobre, le prix Nobel de physiologie ou médecine a été décerné à l’Américain Karl Deisseroth et aux Allemands Peter Hegemann et Georg Nagel pour leurs découvertes sur les canaux ioniques activés par la lumière et l’optogénétique (NobelPrize.org). Trois jours plus tard paraissait l’essai PIONEER, qui illustre selon GenSight le potentiel thérapeutique de l’approche couronnée par le prix. « Le seul domaine où l’optogénétique a actuellement une application clinique, c’est la vision », rappelle José-Alain Sahel dans un entretien à Sciences et Avenir.

Portrait en noir et blanc de Karl Deisseroth, assis, la main droite près du visage
Karl Deisseroth, de l’université Stanford, colauréat du Nobel de médecine 2026 avec Peter Hegemann et Georg Nagel pour l’optogénétique. © Christopher Michel / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

L’équipe française avait déjà frappé un grand coup en 2021, en montrant dans Nature Medicine qu’un premier patient aveugle pouvait percevoir et toucher des objets grâce à cette méthode. Selon José-Alain Sahel, cet homme était complètement aveugle depuis dix-huit ans quand il a été traité. L’étude publiée cette semaine étend la démonstration à l’ensemble des participants de l’essai.

De Paris à Pittsburgh et Bâle

Le projet porte la signature de deux chercheurs. José-Alain Sahel, fondateur de l’Institut de la Vision à Paris et professeur émérite de Sorbonne Université, dirige aujourd’hui le Vision Institute de l’université de Pittsburgh. Botond Roska dirige l’Institut d’ophtalmologie moléculaire et clinique de Bâle. Tous deux ont cofondé GenSight Biologics, et ont reçu le 15 septembre le prix António Champalimaud pour la vision, doté d’un million d’euros et présenté comme le plus important au monde dans ce domaine (Sorbonne Université).

Façade de briques rouges de l’hôpital Moorfields sur City Road à Londres, avec une rue et des voitures garées
Le Moorfields Eye Hospital, à Londres, a participé aux évaluations cliniques de l’essai aux côtés des Quinze-Vingts et du Vision Institute de Pittsburgh. © Jim Osley / CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

À Paris, l’évaluation clinique s’est appuyée sur le centre de référence des maladies rares RefeRet de l’hôpital des Quinze-Vingts, coordonné par la professeure Isabelle Audo, directrice adjointe de l’Institut de la Vision. « Pour les patients atteints de rétinopathie pigmentaire à un stade avancé, une approche susceptible de restaurer une forme de perception visuelle constitue une perspective particulièrement importante », souligne-t-elle. L’ensemble est fédéré par l’IHU FOReSIGHT, l’institut hospitalo-universitaire consacré à la vision.

Une vision encore rudimentaire

Les auteurs ne survendent rien. Les patients n’ont pas retrouvé une vision normale : ni lecture, ni reconnaissance des visages, ni couleurs, et les réponses varient beaucoup d’une personne à l’autre. « Notre prochain grand défi est d’obtenir une vision haute résolution qui permettrait aux patients de reconnaître des visages », reconnaît Botond Roska. Réapprendre à voir demande un long entraînement, et certains participants « se sont découragés », raconte José-Alain Sahel. Chez les personnes aveugles depuis très longtemps, les cellules ganglionnaires elles-mêmes ont pu dégénérer.

Image en noir et blanc au microscope électronique de dizaines d’algues unicellulaires ovales munies de flagelles
L’algue verte Chlamydomonas reinhardtii au microscope électronique. C’est chez elle qu’ont été identifiées les protéines sensibles à la lumière à l’origine de l’optogénétique. © Dartmouth Electron Microscope Facility / domaine public, via Wikimedia Commons

L’autre fragilité est financière. GenSight Biologics ne disposait que de 0,7 million d’euros de trésorerie au 30 septembre et fait état d’une incertitude significative sur sa continuité d’exploitation (GenSight Biologics). La société reconnaît un retard du programme GS030 et concentre ses moyens sur son autre thérapie génique, Lumevoq, destinée à une maladie du nerf optique (GenSight Biologics). GS030 n’a d’autorisation de mise sur le marché nulle part.

La suite déjà en préparation

La recherche, elle, continue. Avec le projet Opt2.0.Vision, financé par l’IHU FOReSIGHT, les équipes de l’Institut de la Vision et des Quinze-Vingts travaillent à des lunettes plus précises, à un meilleur vecteur viral et à des programmes d’entraînement plus efficaces. José-Alain Sahel espère tester d’ici deux ans environ un nouveau système de stimulation, cellule par cellule, sur les patients déjà traités, et vise à terme la dégénérescence maculaire liée à l’âge, qui prive de vision centrale de nombreux seniors.

Vingt ans après les premiers travaux, une équipe partie de Paris a montré sur dix patients que l’optogénétique, tout juste couronnée par le Nobel, peut rendre une perception visuelle à des yeux éteints. Elle reste partielle. Mais pour des malades qui n’avaient aucune option, elle n’est plus seulement une promesse de laboratoire.