Ce jeudi 15 octobre, en marge du sommet européen à Bruxelles, la France et l’Allemagne ont bouclé un accord provisoire sur l’avenir de l’industrie automobile. Sources diplomatiques et AFP : ambition climatique un cran en moins, « Made in Europe » un cran plus strict. Le deal débloque le paquet automobile des Vingt-Sept et la législation sur la préférence européenne.

Moins 90 %, sans rattrapage

Selon un document consulté par Les Echos, les constructeurs devront baisser les émissions de CO2 des voitures neuves de 90 % en 2035. Les 10 % restants ne devront plus être compensés, contrairement à la proposition initiale de la Commission européenne, qui voulait rattraper ce solde via des crédits — notamment en acier bas carbone.

Paris valide aussi des flexibilités supplémentaires pour les hybrides en 2035, une demande allemande pour préserver son industrie. Le texte justifie le geste envers le thermique par « l’utilisation croissante de carburants » dits renouvelables, biocarburants compris. En clair : la trajectoire reste très électrique, mais le verrou 100 % zéro émission à l’échappement se desserre.

Bâtiment de l’usine Renault de Douai, à Cuincy et Lambres-lez-Douai, sous un ciel nuageux
Usine Renault de Douai (Nord). La filière automobile française amont comptait environ 336 000 salariés en 2025, selon une étude Xerfi pour la PFA. © Jérémy-Günther-Heinz Jähnick / CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Ce que Paris gagne vraiment

Le cœur du bargain français, c’est le périmètre du « Made in Europe ». Berlin acceptait longtemps un « Made with Europe » large. Paris a obtenu une définition resserrée : production dans les Vingt-Sept, avec des partenaires proches comme le Royaume-Uni et la Norvège, sous conditions. Le Maroc et la Turquie, places fortes de l’assemblage et des composants pour plusieurs constructeurs européens, sont écartés, détaille l’AFP.

Concrètement, quand une entreprise d’un secteur stratégique touche des fonds publics, elle devra se fournir en composants fabriqués en Europe ou chez ces partenaires proches. C’est exactement le levier que Paris défendait pour freiner la délocalisation des chaînes de valeur vers des usines moins chères hors UE, tout en gardant un filet pour Londres et Oslo.

Vue aérienne du site Stellantis de Mulhouse, avec les halls d’assemblage et les parkings de véhicules
Site Stellantis de Mulhouse (Haut-Rhin), photographié en 2026. Constructeurs, équipementiers et fournisseurs français ont déjà perdu 38 600 emplois entre 2020 et 2025. © DemieK07 / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Trois cent trente-six mille emplois en jeu

Sans chiffres d’emplois, l’accord resterait un texte de diplomates. Or la filière pèse lourd. Une étude Xerfi pour la Plateforme automobile (PFA), rapportée par Journal Auto, situe l’amont français (constructeurs, équipementiers, fournisseurs) à environ 336 000 salariés en 2025, après 38 600 postes perdus depuis 2020. À réglementation inchangée, le scénario prévoyait encore 75 000 destructions industrielles d’ici 2035, ramenées à une perte nette de 56 000 en comptant batteries et hydrogène.

Derrière ces totaux : Renault, Stellantis, des milliers de PMI de la mécanique et de l’électronique, des bassins comme Douai, Sochaux, Mulhouse, Sandouville ou Cléon. Un Made in Europe plus étroit ne crée pas d’emplois à lui seul ; il conditionne les aides publiques à une production et à des achats européens, ce que les équipementiers français réclamaient face à un Industrial Accelerator Act jugé trop mou.

Renault 5 E-Tech électrique jaune et noire exposée sur un stand, trois quarts avant
Renault 5 E-Tech au salon de Genève 2024. L’accord garde une trajectoire de −90 % d’émissions en 2035, avec plus de souplesse pour les hybrides. © Alexander-93 / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Qui a cédé quoi

Le couple franco-allemand a partagé la facture. Berlin obtient ce qu’il voulait sur le CO2 : super-crédits plus larges selon les comptes rendus diplomatiques repris par l’AFP, pas de compensation obligatoire des 10 % restants, flexibilité hybride. Paris obtient ce qu’il voulait sur la préférence : périmètre UE27 + proches, pas le grand bazar « Made with Europe » étendu au Maghreb et à la Turquie.

Les négociateurs savent que sans accord Paris-Berlin, le paquet automobile et la loi sur la préférence européenne restent coincés entre Vingt-Sept et Parlement. Les deux capitales pèsent assez pour débloquer, ou pour bloquer. Jeudi soir, elles ont choisi de débloquer.

Peugeot e-208 électrique grise présentée de trois quarts avant dans un salon automobile
Peugeot e-208 (Stellantis). Le Maroc et la Turquie, sites d’assemblage majeurs pour plusieurs marques européennes, restent hors du Made in Europe resserré. © Alexander-93 / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Ce qui peut encore casser

L’accord est provisoire. Il faut encore l’aval des autres États membres, du Parlement européen, et la traduction en textes juridiques. Les ONG climat diront que −90 % sans compensation affaiblit la trajectoire. Les usines hors UE alliées aux constructeurs européens diront que le périmètre est trop étroit. Les équipementiers français, eux, jugeront s’il est assez large pour vraiment localiser batteries, logiciels et pièces critiques.

Rien n’est encore inscrit dans le Journal officiel européen. Mais le signal est clair : sans couple franco-allemand, pas de règles du jeu ; avec lui, la France a priorisé la géographie industrielle, l’Allemagne le calendrier d’émissions.

Façade du bâtiment Justus Lipsius du Conseil de l’Union européenne à Bruxelles, vue du nord-est
Bâtiment Justus Lipsius, à Bruxelles, où se tiennent les réunions du Conseil. L’accord doit encore passer par les Vingt-Sept et le Parlement. © JLogan / CC BY 3.0, via Wikimedia Commons

Un verrou, pas une usine

Paris n’a pas inventé une usine ce jeudi. Il a fixé où devront être fabriqués les composants quand l’argent public européen entre dans le jeu, et accepté en échange un CO2 2035 moins absolutiste. Pour une filière qui a déjà perdu des dizaines de milliers d’emplois et en craint encore autant d’ici 2035, le détail du périmètre vaut autant que le pourcentage d’émissions. Le Made in Europe automobile vient d’être redessiné à la française.