Quand Kate Sorg a appris qu’elle était sélectionnée, « j’étais en état de choc. Je n’ai pas réussi à parler », raconte-t-elle à Actu Essonne. Le 7 octobre 2026, à l’Académie des sciences à Paris, la doctorante américaine du Laboratoire d’optique et biosciences de l’École polytechnique a reçu, avec 34 autres jeunes chercheuses, le Prix L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science France. Vingtième édition, 823 candidatures, 35 lauréates : la cérémonie a mis des visages sur une conviction répétée depuis 1998 — « le monde a besoin de science, et la science a besoin des femmes », résume la Fondation L’Oréal.
Vingt ans, 35 lauréates, 15 000 ou 20 000 euros
Le prix français, créé en 2007, distingue des doctorantes et post-doctorantes à un moment charnière de leur carrière. Chaque lauréate reçoit 15 000 euros (doctorat) ou 20 000 euros (post-doctorat), plus une formation au leadership, détaille Campus France. Le jury 2026, présidé par l’astrophysicienne Françoise Combes, présidente de l’Académie des sciences, a trié près de 820 dossiers avec plus de 50 académiciens. Biologie, physique, chimie, maths, informatique, ingénierie, sciences de la Terre et de l’Univers : le spectre est large.

Les chiffres restent durs. L’Unesco rappelle que les femmes ne représentent qu’environ un tiers des chercheurs dans le monde, et 22 % des professionnels de l’intelligence artificielle. En France, elles ne sont qu’environ 15 % des enseignants-chercheurs titulaires en mathématiques, souligne Claudia Rella, post-doctorante à l’IHES. Le prix ne prétend pas tout corriger : il donne de l’argent, de la visibilité et un réseau de plus de 5 000 femmes scientifiques dans 140 pays.
Trois parcours à Palaiseau
L’École polytechnique compte trois lauréates 2026 en activité sur le campus de Palaiseau : Kate Sorg (LOB), Sonia Mazelet (CMAP) et Johanna Loyer (LIX), annonce l’X. Quatre anciennes élèves (Justine Duval, Marie-Anne Carpine, Brune Massoulié, Maëlys Solal) figurent aussi au palmarès.
Kate Sorg vient d’un petit village de l’Indiana. On lui a dit que la science allait « contre [sa] nature de femme ». Première de sa famille à viser la recherche, « j’ai avancé toute seule », confie-t-elle à Actu. Sa thèse cartographie des formes atypiques d’ADN chez des archées vivant dans des milieux extrêmes. « Plusieurs traitements anticancéreux ciblant précisément ces structures d’ADN sont actuellement en essais cliniques », explique-t-elle. Au LOB, dit-elle, « on part du principe que tout le monde est capable ».

Sonia Mazelet, elle, met l’apprentissage profond au service de l’imagerie cérébrale. Son algorithme compare des données d’IRMf entre individus en tenant compte de leurs particularités, pour « mieux comprendre certaines maladies ou les différences entre individus ». Johanna Loyer, post-doctorante au LIX, teste la robustesse des chiffrements face aux futurs ordinateurs quantiques : ceux qui protègent déjà « un paiement par carte ou un achat en ligne ».
Pourquoi ça compte pour la France
Treize des 35 lauréates sont des alumnae de 11 nationalités formées en tout ou partie en France, rappelle Campus France. Anne-Josiane Kouam (Inria Saclay) travaille sur ce que l’IA déduit de nos traces numériques. Léa Lenglart compare les stratégies européennes contre la bronchiolite du nourrisson. Qianwen Tan conçoit des façades qui stockent la chaleur pour rafraîchir sans clim. Kadidiatou Touré étudie l’hydrogène naturel. Autant de sujets qui touchent le quotidien, l’écologie ou la souveraineté technologique.

Françoise Combes le dit sans détour dans le communiqué de l’Académie : le début de carrière est « un moment de grande vulnérabilité ». Distinguer ces 35 parcours, c’est aussi leur dire qu’elles ont leur place. Pauline Avenel-Lam, directrice exécutive de la Fondation L’Oréal, insiste sur l’urgence d’aller plus loin après vingt ans de prix France.
Le plafond de verre ne tombe pas tout seul
Anne-Josiane Kouam, seule femme dans une équipe de 12 à 15 personnes en post-doc, résume le malaise : « Quand on est minoritaire, notre façon de penser n’est pas celle de la majorité, on est davantage remise en question. » Le prix ne remplace ni les postes ni les financements structurels. Il ne crée pas non plus, à lui seul, des modèles visibles pour les lycéennes. Kate Sorg le sait : « Il ne faut pas avoir peur d’être la première femme dans la salle. »

Le risque, pour un palmarès annuel, est de devenir un moment médiatique sans lendemain. Les lauréates rejoignent pourtant un réseau concrète : mentorat, formations, collaborations internationales. Reste à mesurer, édition après édition, combien poursuivent en CDI de recherche, combien dirigent des équipes, combien restent en France.
Une génération qui avance quand même
Sur la scène aux cubes blancs et au fond bleu « For Women in Science », les 35 lauréates ont brandi leur plaque. Derrière les sourires, des thèses sur l’ADN extrême, le cerveau en IRMf, le chiffrement quantique, la vie privée face à l’IA, l’hydrogène naturel. La France forme et attire encore, Françoise Combes le souligne : 73 nationalités parmi les candidatures. Le signal envoyé le 7 octobre est simple : ces parcours existent, ils sont excellents, et ils méritent mieux qu’un plafond de verre.




