Le 18 janvier 2021, dans une chambre de l’hôpital Édouard-Herriot, à Lyon, un électricien islandais de 48 ans sourit à l’objectif. Cinq jours plus tôt, Felix Gretarsson, amputé des deux bras depuis vingt-trois ans, a reçu ce qu’aucun chirurgien n’avait encore greffé : deux bras et deux épaules. Ce sourire résume une histoire que peu de Français connaissent. La greffe de main, celle du visage et celle des deux bras avec les épaules sont toutes des premières mondiales réalisées en France. Samedi 17 octobre, Journée mondiale du don d’organes, le pays arrive avec un autre chiffre en poche : 6 148 greffes en 2025, le plus haut niveau jamais enregistré.
Lyon, septembre 1998 : la première main
En septembre 1998, à l’hôpital Édouard-Herriot, le Pr Jean-Michel Dubernard et dix-sept autres chirurgiens, dont Nadey Hakim, greffent une main sur un homme qui l’avait perdue dans un accident de scie circulaire. L’opération dure entre 13 et 14 heures, selon Wikipédia. C’est la première greffe de main au monde.
L’histoire n’est pas un conte de fées. Le patient, Clint Hallam, ne suit pas son traitement contre le rejet et se fait retirer la main greffée en février 2001, à Londres. Mais Lyon a appris de cet échec. En 2000, la même équipe réussit la première double greffe des mains au monde, avec 25 personnes au bloc, selon la chronologie publiée par les Hospices civils de Lyon.

Ces premières ne sortent pas de nulle part. Le 27 avril 1968, Christian Cabrol réalise à la Pitié-Salpêtrière la première transplantation cardiaque d’Europe. Lyon signe la première greffe de pancréas d’Europe en 1976, puis la première greffe de cellules du foie au monde en 1978.
Amiens, novembre 2005 : un visage rendu
Dans la nuit du 27 au 28 novembre 2005, au CHU d’Amiens-Picardie, les Prs Bernard Devauchelle et Sylvie Testelin, avec l’équipe de Jean-Michel Dubernard et le Belge Benoît Lengelé, greffent le nez, les lèvres et le menton d’une donneuse sur Isabelle Dinoire, 38 ans, défigurée par son chien. C’est la première greffe partielle du visage au monde. Un an plus tard, elle peut de nouveau manger, parler et sourire, et sortir sans attirer les regards.

Paris prend le relais. Jérôme Hamon, greffé du visage en 2010 par l’équipe du Pr Laurent Lantieri, voit sa greffe rejetée au fil des années. Du 15 au 16 janvier 2018, à l’hôpital européen Georges-Pompidou, Lantieri lui greffe un nouveau visage en plus de 20 heures, selon l’AP-HP. Il devient le premier homme au monde à recevoir deux greffes totales du visage, son « troisième visage », écrit la BBC.

Felix, 11 000 volts et deux bras neufs
Le 12 janvier 1998, à Reykjavik, Felix Gretarsson saisit une ligne électrique : 11 000 volts traversent ses bras. Il est amputé des deux côtés et subit 54 opérations la première année, raconte sa biographie. En 2007, il rencontre en Islande un médecin français venu donner une conférence. Il est inscrit sur la liste d’attente en 2016. Le 13 janvier 2021, une équipe internationale lui greffe à Lyon les deux bras et les deux épaules en près de 15 heures, une première mondiale.
Dix-huit mois plus tard, à la télévision britannique, il montre ce qu’il a retrouvé : il soulève des objets légers, se douche et s’habille seul, serre des mains, prend les gens dans ses bras et promène son chien.
Lyon a continué. En 2023, les HCL ont réalisé la première greffe de larynx en France : 27 heures d’intervention et 14 chirurgiens, alors que seules trois greffes de cet organe étaient alors recensées dans le monde, selon les HCL. En 2024, ils ont greffé en même temps un rein et des îlots pancréatiques, les cellules qui produisent l’insuline, prélevés sur un même donneur, une première française.
6 148 greffes, un record qui reste fragile
Le record de 2025 dépasse pour la première fois celui de 2017 (6 120 greffes), avec 95 greffes de plus qu’en 2024, selon l’Agence de la biomédecine. Les greffes de rein avec donneur vivant passent pour la première fois la barre des 600 (603), grâce notamment aux dons croisés entre familles. En France, 66 000 personnes vivent aujourd’hui grâce à une greffe d’organe, rappellent les HCL.

Le revers est connu. Au 1er janvier 2026, 23 294 patients attendaient une greffe, et 966 sont morts sur la liste d’attente en 2025. Le frein principal reste le refus : 37,1 % des proches s’opposent au prélèvement, un taux en légère hausse. Pourtant, 74 % des Français se disent favorables au don de leurs organes, mais seuls 49 % l’ont dit à leurs proches. Et 62 % croient à tort que le prélèvement est automatique sans inscription au registre des refus, alors que la famille est toujours consultée.
Une phrase à dire à table
Les pionniers français ont pris des risques que d’autres refusaient, et ils ont parfois échoué avant de réussir. Leur héritage tient désormais dans un geste simple. Pour que le record de 2025 soit battu, il suffit souvent que chacun dise à ses proches ce qu’il veut. Samedi, c’est le bon jour pour le faire.



