L’État va monter au capital d’Eramet jusqu’à en devenir le premier actionnaire, devant la famille Duval. L’opération, validée lundi 12 octobre par le conseil d’administration du groupe et annoncée le même jour par Bercy, passe par une augmentation de capital de 500 millions d’euros qui doit être bouclée d’ici la fin de l’année. Objectif affiché : sécuriser l’accès de la France et de l’Europe au manganèse, au nickel et au lithium.

Cinq cents millions et une bascule au capital

Le mécanisme est détaillé dans le communiqué d’Eramet. L’Agence des participations de l’État (APE), qui détient 27,1 % du capital, souscrira à hauteur de sa quote-part. Elle rachètera en plus, selon le cours retenu, tout ou partie des droits préférentiels de souscription de Sorame-CEIR, la holding de la famille Duval, avec une décote de 5 % sur leur valeur théorique, d’après la présentation aux investisseurs.

Deux garde-fous encadrent la manœuvre. Les droits de vote effectifs de l’APE en assemblée générale ne dépasseront pas 49 %, et l’État ne franchira pas la barre des 50 % du capital. Si Sorame-CEIR souscrit elle-même une partie des actions nouvelles, un jeu d’options d’achat et de vente permettra à l’État de les reprendre plus tard, à un prix proche du cours théorique ex-droit.

Fin 2025, la famille Duval détenait 37,22 % du capital, rappelle franceinfo. Après l’opération, elle deviendra le second actionnaire et s’engage à ne pas dépasser 30 % des droits de vote effectifs. Un nouveau pacte d’actionnaires sera signé et la gouvernance revue. Les autres actionnaires, flottant compris, pourront exercer ou céder leurs droits.

Une chargeuse remplit un camion de minerai de manganèse dans la mine de Moanda
Chargement de minerai dans la mine de Moanda, au Gabon. Selon Eramet, sa filiale Comilog y exploite la première mine de manganèse au monde. © Eramet

Le premier mineur français

Eramet est, selon Les Echos, la plus grande entreprise minière française. Le groupe se présente comme le premier producteur mondial de minerai de manganèse à haute teneur et d’alliages affinés de manganèse, avec six usines d’alliages au Gabon, aux États-Unis, en Norvège et en France. Le manganèse est indispensable à la fabrication de l’acier.

Le groupe est aussi présent dans le nickel, via le gisement de Weda Bay en Indonésie, dans les sables minéralisés au Sénégal, et désormais dans le lithium en Argentine. En 2025, ses contributions économiques dans ses pays d’implantation ont atteint 2,5 milliards d’euros, selon son rapport semestriel.

Pour Roland Lescure, ministre de l’Économie, l’opération « illustre l’engagement du Gouvernement pour asseoir l’indépendance de la France dans le domaine des minerais et métaux critiques ». Christel Bories, présidente-directrice générale, parle d’« une étape essentielle pour consolider notre avenir ». Jérôme Duval, représentant de Sorame-CEIR, actionnaire depuis 1999, y voit « un nouveau chapitre de l’histoire du Groupe tourné vers les métaux critiques ».

Structures métalliques et bâtiments de l’usine de lithium de Centenario-Ratones en Argentine
Le complexe de Centenario-Ratones, dans la province de Salta, à près de 4 000 mètres d’altitude. L’usine a atteint 90 % de sa capacité nominale en juin 2026. © Eramet

Le lithium argentin, pièce maîtresse

L’actif qui justifie le pari s’appelle Centenario-Ratones. Inaugurée en juillet 2024, l’usine a fait d’Eramet la première entreprise européenne à produire du carbonate de lithium de qualité batterie à l’échelle industrielle. Elle repose sur un procédé d’extraction directe (DLE) mis au point en France par Eramet Ideas, le centre de recherche du groupe, avec l’IFPEN.

La montée en cadence suit le plan. Le site a tourné à 90 % de sa capacité nominale de 24 000 tonnes d’équivalent carbonate de lithium (t-LCE) en juin, et vise près de 100 % fin 2026. Jean-Baptiste Hogard, directeur de la branche lithium, y voit dans un entretien publié le 1er octobre « la première installation complète de nouvelle génération utilisant l’extraction directe du lithium à fonctionner à l’échelle industrielle hors de Chine ».

Une première extension de 11 000 t-LCE par an est à l’étude, pour un investissement potentiel d’environ 350 millions de dollars, sous réserve d’une décision finale. Le salar dispose de plus de 15 millions de tonnes LCE de ressources extractibles, selon le groupe.

Gros plan sur des cristaux blancs de carbonate de lithium dans un récipient de laboratoire
Du carbonate de lithium de qualité batterie. Eramet en a produit 8 440 tonnes LCE au premier semestre 2026 et vise 17 000 à 20 000 tonnes sur l’année. © Eramet

Rompre la dépendance à la Chine

L’enjeu dépasse le groupe. La Chine concentre environ 80 % du raffinage mondial du lithium, a rappelé lundi un colloque sur la souveraineté énergétique rapporté par L’Hémicycle. Si l’Europe construit ses gigafactories, le raffinage et la chimie des batteries restent largement en Asie.

C’est là que l’État veut peser. La France a fait des métaux critiques un volet de France 2030 après la mission confiée à Philippe Varin en 2020, et sa présidence de l’Union européenne en 2022 a contribué à faire émerger le Critical Raw Materials Act. Monter au capital du premier mineur national est la traduction la plus directe de cette doctrine : garder la main sur un producteur qui maîtrise extraction, transformation et logistique.

Un opérateur en tenue de protection lors d’une coulée de métal en fusion dans une usine d’alliages
Coulée dans une usine d’alliages de manganèse du groupe. Eramet exploite six sites de ce type, dont Comilog Dunkerque, dans le Nord. © Eramet

Un sauvetage autant qu’un pari

L’opération est aussi, et d’abord, un renflouement. Eramet a perdu 477 millions d’euros en 2025, plombé par la chute des cours du manganèse, du nickel et du lithium. Les Echos parlent du « paradoxe » d’un groupe aux métaux stratégiques mais aux finances critiques. Fin juin, son levier atteignait 4,5 fois l’Ebitda, pour une dette nette retraitée de 2 milliards d’euros, et sa ligne de crédit de 935 millions était entièrement tirée.

Les signaux du premier semestre sont meilleurs : chiffre d’affaires ajusté de 1,649 milliard d’euros (+8 %), Ebitda ajusté en hausse de 45 % à 276 millions, et free cash-flow revenu à l’équilibre. Le groupe a réduit ses investissements de 53 % et s’engage à ne pas reverser de dividende tant que son levier ajusté ne repassera pas sous 1.

Plusieurs étapes restent à franchir. L’État doit obtenir de l’AMF une dérogation à l’obligation de déposer une offre publique, l’opération dépend des conditions de marché, et les options entre l’APE et Sorame-CEIR attendent l’avis des représentants du personnel. Le lithium alsacien, autre projet du groupe, coûterait environ 30 % plus cher à développer qu’en Argentine, et seul un quart des ventes d’Eramet est aujourd’hui destiné à l’Europe, selon le groupe cité par L’Hémicycle. L’argent public, enfin, se retrouve exposé à des cours de matières premières très volatils.

Une chercheuse en gants pèse un échantillon sur une balance de précision dans un laboratoire
Au centre de recherche Eramet Ideas, à Trappes (Yvelines). C’est en France qu’a été développé le procédé d’extraction directe du lithium utilisé en Argentine. © Eramet

Une boussole pour la filière

L’exécution est attendue après la publication du chiffre d’affaires du troisième trimestre, le 29 octobre. D’ici là, le message est posé : le premier producteur mondial de manganèse à haute teneur et le premier industriel européen à produire du lithium de qualité batterie à l’échelle industrielle restent sous pavillon français. Pour une Europe qui cherche ses mines, c’est un point d’appui concret.