Vendredi 25 septembre, 8 h 29, à Conca. Aurélien Dunand-Pallaz touche la fin du GR20 après 27 heures et 29 minutes d’effort continu depuis Calenzana. « Je ne pensais pas faire un temps comme celui-ci. Je rêvais d’un moins de 28 heures », souffle-t-il à Corse-Matin, les larmes aux yeux et la voix tremblante. Le Savoyard de 33 ans vient d’effacer de 2 h 17 le record de François D’Haene, vieux de deux mois et demi à peine.

Une nuit blanche à travers la Corse

Le départ est donné le jeudi 24 septembre à 5 heures, à Calenzana, au nord-ouest de l’île. L’arrivée, à Conca, au sud-est, tombe le lendemain à 8 h 29, détaille France 3 Corse ViaStella. Entre les deux, l’un des itinéraires les plus techniques d’Europe, avalé sans une minute de sommeil.

Les chiffres du parcours varient selon les sources. Compressport, son équipementier, annonce 166 km et 12 180 m de dénivelé positif ; iRunFar retient 166 km et environ 12 000 m ; France 3 parle de « quelque 180 kilomètres » et de près de 13 800 m de D+. Le chrono, lui, ne fait pas débat : 27 h 29. Le Figaro a imprimé 27 h 39, mais retient le même écart de 2 h 17 avec l’ancien record, ce qui ramène bien à 27 h 29.

Aurélien Dunand-Pallaz court en maillot blanc pendant qu’un proche l’asperge d’eau à la bouteille
Dernières foulées vers Conca : une bouteille d’eau en guise de douche, après plus de 27 heures sur le sentier. © Rising Story pour Compressport

Deux heures d’avance, sans jamais faiblir

La course s’est jouée à contre-pied de la prudence. Après 23 kilomètres, il compte déjà près de 29 minutes d’avance sur les temps de passage de D’Haene, selon iRunFar. Peu après midi, au fer à cheval de Verghju, l’avance approche une heure ; à 18 h 50, elle atteint 1 h 40, rapporte Corse-Matin. Au col de Verde, vers le 145e kilomètre, il compte près de deux heures d’avance. Le Monte Incudine passe vers 4 heures du matin, Bavella vers 6 heures, avec près de deux heures et demie de marge et encore 19 km à couvrir.

Il court pourtant « aux sensations ». Il dit n’avoir regardé ses temps de passage qu’après 40 puis 75 kilomètres. « Je n’ai jamais baissé de régime », résume-t-il dans L’Équipe.

Gros plan sur Aurélien Dunand-Pallaz, lunettes noires et casquette, au ravitaillement
Au ravitaillement de Verghju : l’avance sur le record approche déjà une heure. © Rising Story pour Compressport

Battre D’Haene, deux mois et demi après

Le record tenait depuis le 9 juillet. Ce jour-là, François D’Haene, triple vainqueur de l’UTMB, était devenu le premier à passer sous les 30 heures, en 29 h 46 min 20 s. Dunand-Pallaz l’améliore de 2 h 17 min 20 s, précise iRunFar. Le Figaro compare l’écart à un sprinteur qui ferait tomber le record du monde du 100 mètres de plus de cinq dixièmes d’un coup.

Le clin d’œil est cruel pour D’Haene, qui avait devancé le Savoyard sur l’UTMB 2021, rappelle Savoie News. L’ancien recordman avait prévenu, avec élégance : « Les records sont faits pour être battus, mais ce serait mentir de dire que ça ne ferait pas un petit pincement au cœur. »

Ce record reste une affaire française. Guillaume Peretti l’a détenu en 2014, D’Haene de 2016 à 2021, puis Lambert Santelli l’a amélioré de 40 minutes, avant le retour de D’Haene en juillet.

Aurélien Dunand-Pallaz escalade un passage rocheux, suivi d’un pacer
Le nord du GR20 tient plus de l’escalade que de la course : on y avance avec les mains. © Rising Story pour Compressport

Cinq ans de « Game of Stones »

Le projet porte un nom de série : « Game of Stones ». Il remonte à 2020, première fois où le coureur foule le GR20. « C’est mon projet ultime. Ça fait cinq ans que j’y pense », confiait-il à Corse-Matin avant le départ. Selon iRunFar, il a mené cinq reconnaissances en six ans, la dernière un mois avant la tentative. Certaines, cet été, ont été faites seul et de nuit. Il connaissait par cœur les temps de passage de D’Haene. Compressport évoque même 19 traversées du GR20 avant celle du record.

La Corse est aussi une histoire de famille. « La Corse représente mon lieu de vacances lorsque j’étais petit, avec mes parents et mon frère », raconte-t-il à Compressport. Le terrain lui ressemble : « La partie nord est extrêmement minérale et technique, au point de brouiller la frontière entre trail et scrambling. On utilise les mains, on grimpe. »

Originaire d’Albertville, il n’est pas un inconnu. Il a remporté la Hardrock 100 et la Diagonale des Fous en 2023, terminé deuxième de l’UTMB et gagné la Transgrancanaria en 2021. En juillet, il a aussi remporté l’Ultra-Trail di Corsica, l’épreuve phare du Restonica Trail.

Sentier de pierres serpentant sur un versant aride du GR20, montagnes corses à l’arrière-plan
Le sentier, tout en cailloux et en dévers : celui qu’Aurélien Dunand-Pallaz a reconnu pendant cinq ans. © Rising Story pour Compressport

Dix amis pour ouvrir la nuit

Seul sur la feuille des temps, il ne l’était pas sur le sentier. Dix pacers, tous des proches, se sont relayés, dont Théo Detienne, Arthur Joyeux-Bouillon, Diego Pazos, Julien Michelon et Daniel Antonioli, liste iRunFar. Les règles de la Fédération de la montagne corse limitaient leur nombre à deux à la fois, chargés de porter boissons et nourriture. Le coureur a fait signer son carnet GR20 par chaque gardien de refuge.

La consigne avait changé avec la nuit. « Jusqu’à Vizzavona, j’avais demandé à mes pacers de rester derrière moi. Sur la partie de nuit, ils sont passés devant pour m’ouvrir la route et il me suffisait de les suivre », explique-t-il à Compressport. Une équipe d’assistance faisait la navette en voiture entre les points de relais. Même détail de métier : il n’a changé ni de chaussettes ni de chaussures de toute la traversée.

« L’émotion est venue au moment de l’arrivée. C’est l’accomplissement de tant d’années de travail », a-t-il dit à Conca. Le film du projet, tourné par l’agence Rising Story, doit maintenant sortir sur grand écran.

Aurélien Dunand-Pallaz accroupi au centre de l’équipe de tournage Rising Story, caméras à la main
Le coureur entouré de l’équipe de tournage : un film du record est annoncé pour le grand écran. © Rising Story pour Compressport

Ce que le chrono ne dit pas encore

Le temps doit encore être validé par le site de référence Fastest Known Time, rappelle iRunFar. Il s’agit d’un record « avec assistance » : ravitaillements, pacers et logistique autorisés, une catégorie distincte des traversées en autonomie. Le corps, lui, présente la note. « Le plus dur est de retrouver de l’énergie et un bon sommeil », dit le coureur, qui n’a fait aucun sport la semaine suivante. Il a « très peu couru depuis le record », confie-t-il au Figaro.

Il ne prévoit pas d’autre record dans l’immédiat. Sa prochaine ligne d’horizon est une candidature au tirage au sort de la Hardrock 100 2027.

Un nom de plus sur la Corse

Le GR20 garde sa réputation de sentier impitoyable. Il a désormais un nouveau maître, et une image : un Savoyard porté à bout de bras par ses amis, à Conca, un vendredi matin.