« Nous avons craint de ne jamais les revoir. » Lundi 12 octobre, dans une salle du Centre interdisciplinaire de conservation et de restauration du patrimoine (CICRP) de Marseille, Claire Rannou, directrice régionale des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d’Azur, et Annick Lemoine, présidente des musées d’Orsay et de l’Orangerie, ont dit leur « grande émotion » et leur « immense soulagement » devant deux toiles posées sur des tables blanches, rapporte La Provence. Les deux Renoir volés un mois plus tôt au musée de Cagnes-sur-Mer avaient été retrouvés le vendredi 9 octobre, cachés dans un faux mur près de Montpellier.

Quatre minutes d’alarme, deux toiles emportées

Le 8 septembre, à l’aube, deux hommes découpent une clôture à la scie électrique, entrent au rez-de-chaussée du musée et scient les fixations de quatre tableaux, détaille NPR d’après le procureur de Marseille, Nicolas Bessone. L’alarme se déclenche, la police arrive quatre minutes plus tard. Une réaction rapide qui a « apparemment fait paniquer » les voleurs : ils abandonnent deux œuvres dans le jardin et s’enfuient avec les deux autres, « Portrait de Madame Colonna Romano » et « Femme au puits », d’une valeur totale de 4,2 millions d’euros.

Des visiteurs entourent « Portrait de Madame Colonna Romano », grand tableau au cadre doré posé à plat sur une table blanche, avec le petit « Femme au puits » à l’arrière-plan
« Portrait de Madame Colonna Romano » (vers 1913) et « Femme au puits » (vers 1886), présentés à la presse au CICRP de Marseille, le 12 octobre 2026. © Philippe Magoni / AP, via NPR

C’est un détail de cette fuite qui les a perdus. Un ADN retrouvé sur la housse de protection d’un tableau abandonné correspondait à celui d’un homme de 29 ans, déjà visé par une enquête pour trafic de stupéfiants dans laquelle son véhicule était suivi. Les données de géolocalisation l’ont montré, avec un homme de 41 ans, se rendant chez un troisième homme peu après le vol, à Clermont-l’Hérault.

Un faux mur sous l’escalier

La cachette avait échappé à une première perquisition. Les toiles étaient emmurées dans un « faux mur » fait « de parpaings pleins et de placo », selon franceinfo, construit sous un escalier. « C’était totalement indétectable et c’est un travail d’interrogatoire qui a permis au receleur d’indiquer qu’il était effectivement le récipiendaire des tableaux », a expliqué le procureur lors d’une conférence de presse aux côtés de Christian Sainte, directeur national de la police judiciaire.

Photographie en noir et blanc de Pierre-Auguste Renoir âgé, barbe blanche et casquette, assis dans un fauteuil en osier
Pierre-Auguste Renoir vers 1910, photographié par Dornac pour l’album « Nos contemporains chez eux ». © Dornac / BnF Gallica, domaine public, via Wikimedia Commons

Six personnes avaient été placées en garde à vue. Quatre hommes ont été mis en examen. Les deux cambrioleurs présumés sont en détention provisoire, tandis que le receleur et un quatrième homme, connu pour des affaires de vol et de faux en art, sont sous contrôle judiciaire. Les enquêteurs ont accéléré les interpellations parce qu’« un nouveau passage à l’acte était en préparation », cette fois à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence, a indiqué le procureur. Pour lui, la cachette conforte l’hypothèse d’un vol sans commanditaire : des œuvres commandées sont en général « dispersées et distribuées tout de suite ».

Deux œuvres revenues de loin

Ces tableaux ont déjà une histoire mouvementée. Ils portent le sigle MNR (Musées nationaux récupération) : spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale, retrouvés en Allemagne après la guerre, ils sont confiés au musée d’Orsay, qui les avait déposés au musée Renoir, rappelle La Provence.

La villa de pierre du domaine des Collettes à Cagnes-sur-Mer, au milieu des orangers, sous un ciel bleu
Le domaine des Collettes à Cagnes-sur-Mer, dernière demeure de Renoir et musée depuis 1960. © Raimond Spekking / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

« Femme au puits », vers 1886, est une petite esquisse sur bois, inachevée, que Renoir a toujours gardée dans son atelier. Le « Portrait de Madame Colonna Romano », vers 1913, a été peint dans la maison-atelier de Cagnes. Le modèle était « une grande tragédienne, élève de Sarah Bernhardt et compagne du premier fils de Renoir, Pierre », explique Annick Lemoine. Pour le maire de Cagnes-sur-Mer, Bryan Masson, ces toiles « sont bien plus que des œuvres d’art » : elles font partie de « l’histoire de notre ville » et de l’héritage laissé par le peintre, a-t-il déclaré, cité par la BBC.

Une déchirure à réparer

Les dégâts restent limités. Le cadre doré de « Femme au puits » est abîmé, son angle supérieur gauche cassé, et pourrait être remplacé. La toile du portrait présente une déchirure au niveau de la robe, des enfoncements et une lacune. Sous la responsabilité scientifique du musée d’Orsay, le CICRP va réaliser un dossier d’imagerie « en lumière directe, en lumière rasante, sous UV et infrarouges », détaille sa directrice, Dominique Vingtain, avant de fixer le protocole de restauration.

Façade en pierre de la villa de Renoir aux Collettes, volets et balcon, entourée de buissons
La villa du musée Renoir, qui reste fermée pendant des travaux de sûreté. © MOSSOT / CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Aucun délai n’est annoncé. Le musée, lui, reste fermé pour des travaux de sûreté. L’affaire rappelle la fragilité des collections : après le vol des joyaux de la Couronne au Louvre en octobre 2025, les musées français ont recensé 23 affaires de vol en 2025 et une dizaine cette année, selon Christian Sainte. Le ministère de la Culture a lancé 482 chantiers urgents de sûreté, pour 30 millions d’euros. La ministre, Catherine Pégard, a salué « l’efficacité et la détermination de tous ceux qui ont permis » la récupération.

Retour attendu aux Collettes

Un ADN sur une housse, une alarme suivie d’une intervention en quatre minutes, des interrogatoires patients : la chaîne a tenu. « On espère le plus tôt possible pour le public », disent les trois responsables présentes à Marseille. Les deux Renoir retrouveront alors la maison où le peintre a vécu jusqu’à sa mort, en 1919.

Pièce lumineuse de la maison de Renoir aux Collettes, parquet, table et chaises, vitrine de photographies anciennes
Une pièce de la maison de Renoir aux Collettes, où le musée conserve son chevalet, son fauteuil roulant, des photographies et des lettres. © Finoskov / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons