Jeudi 22 octobre, à Paris, Iris, une toile de 1,60 m sur 1,80 m peinte par Claude Monet en 1924-1925, a été adjugée 50 millions d’euros frais compris chez Sotheby’s. Elle devient l’œuvre d’art la plus chère jamais vendue aux enchères en France, rapporte franceinfo. Personne, hors de la famille qui la possédait, ne l’avait vue avant cet automne.

Six enchérisseurs, quarante-cinq minutes

La toile était estimée entre 22 et 30 millions d’euros. C’était déjà, selon Sotheby’s, la plus haute estimation jamais donnée à un tableau mis en vente en France, rappelle La Provence. Le prix final dépasse le double de l’estimation basse.

Il a fallu près de 45 minutes de bataille entre six acheteurs potentiels, raconte The Art Newspaper. La toile revient à un client au téléphone, représenté par Jen Hua, vice-présidente de Sotheby’s Asie. D’après Artnet, il s’agit d’un collectionneur privé basé en Asie, dont le nom n’a pas été communiqué.

Une commissaire-priseuse en robe claire, bras tendu, mène les enchères depuis un pupitre Sotheby’s, face à une salle comble, avec des téléphonistes à ses côtés
Aurélie Vandevoorde mène la vente de la collection Schlumberger, jeudi 22 octobre chez Sotheby’s à Paris. © Micha Patault / Sotheby’s

« Six enchérisseurs, 45 minutes, 50 millions d’euros, et un nouveau record pour la France. Ce soir, Paris appartenait à Monet », a résumé Thomas Bompard, codirecteur du département Moderne et Contemporain de Sotheby’s France, dans une déclaration citée par Artnet.

Le précédent record des enchères françaises tenait depuis 2010. Il appartenait à la Tête de caryatide d’Amedeo Modigliani, vendue 43,2 millions d’euros chez Christie’s à Paris. Pour Monet lui-même, le changement d’échelle est net : en avril, Vétheuil, effet du matin était devenu son tableau le plus cher vendu en France, à 10,2 millions d’euros, note RTL.

Un siècle dans un hôtel particulier

Iris n’avait jamais quitté l’hôtel particulier parisien de la famille Schlumberger. On ne la connaissait que par une photographie en noir et blanc. Elle avait été acquise auprès de la famille du peintre par Jeanne Schlumberger (1889-1983), héritière de la société pétrolière du même nom, que Thomas Bompard décrit comme « une brillante collectionneuse d’art ».

La toile « Iris » de Claude Monet : de hautes feuilles vertes d’iris et quelques fleurs jaunes et mauves devant un fond d’eau bleue et de nuages pâles
« Iris » (1924-1925), la plus grande toile de la série des iris peinte par Monet. © Damien Perronnet, Blok Design Group & Art Digital Studio / Sotheby’s

Elle a bâti sa collection pendant cinq décennies à partir des années 1950, avec la galeriste parisienne Katia Granoff, retrace Artnet. En 1956, Katia Granoff avait racheté une partie des toiles que Monet avait laissées dans son atelier de Giverny à son fils Michel. À l’époque, beaucoup voyaient dans ces grandes œuvres tardives le geste confus d’un peintre qui perdait la vue. Elle y voyait au contraire la peinture moderne qui arrivait.

Photographie d’archives en noir et blanc : deux femmes âgées, en manteau, posent côte à côte devant une toile accrochée au mur
Jeanne Schlumberger et la galeriste Katia Granoff, qui l’a guidée pendant des décennies. © Photographe anonyme / Archives de la famille Schlumberger

Ce long secret explique aussi le prix. La toile est sur sa « toile d’origine, n’a subi aucun accident », et sa couche picturale est « totalement indemne », sans vernis, a expliqué sur France Inter Marianne Mathieu, historienne de l’art et ancienne directrice du musée Marmottan Monet, citée par franceinfo.

La fleur préférée du peintre

L’iris était la fleur préférée de Monet, plus encore que le nymphéa. Il l’a peint dans une vingtaine de toiles, d’abord pendant la Première Guerre mondiale, quand il s’est replié sur son jardin de Giverny, selon Artnet. La toile vendue jeudi est la plus grande de la série. Elle efface la frontière entre les fleurs et leur reflet, et son format enveloppe le regard, une idée que reprendront les peintres abstraits américains.

Portrait en noir et blanc de Claude Monet à 58 ans, longue barbe blanche, regard droit vers l’objectif, en veste sombre
Claude Monet photographié par Nadar en 1899. Il s’installe à Giverny en 1883 et y meurt en 1926. © Nadar / Domaine public, via Wikimedia Commons

« Il a peint un fragment de réalité pour donner une idée de l’immensité du monde. Ce n’est pas la description d’un jardin, c’est un monde de peinture », explique Marianne Mathieu à Artnet. Cent ans après la mort du peintre, en 1926, c’est cette dernière manière, longtemps jugée brouillonne, que le marché paie désormais le plus cher.

Une soirée record pour Paris, et trois Cézanne rentrés à Aix

Les 27 œuvres de la collection Schlumberger ont toutes trouvé preneur, pour 74,4 millions d’euros frais compris, bien au-dessus de l’estimation de 40 millions, selon The Art Newspaper. D’après Artnet, c’est la collection de tableaux la plus chère jamais vendue chez Sotheby’s Paris. Trois autres Monet ont été adjugés, dont Saule pleureur à 9,6 millions d’euros. Pierre Bonnard et Gustave Moreau ont chacun atteint leur plus haut prix en France, et La Valse de Camille Claudel s’est vendue 832 000 euros.

Le même soir, Christie’s a vendu 26 œuvres pour 41,6 millions d’euros, dont Bord des falaises à Pourville de Monet à 12,7 millions, précise La Provence.

Le geste le plus symbolique a eu lieu avant le premier coup de marteau. Trois peintures de jeunesse de Paul Cézanne, classées trésors nationaux, ont été retirées de la vente quelques heures avant son ouverture. Elles faisaient partie du décor peint par l’artiste dans la maison familiale du Jas de Bouffan. Elles doivent retourner à Aix-en-Provence, sa ville natale, qui envisage de les acquérir pour le musée Granet avec le soutien du ministère de la Culture, indique Sotheby’s, cité par La Provence.

Un grand iris violet aux pétales veinés de jaune, en gros plan, devant le feuillage vert et des roses rouges du jardin de Giverny
Un iris dans le jardin de Monet à Giverny, en mai 2017. © La salonniere / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Ce que le record ne dit pas

Le chiffre a ses limites. Si l’on tient compte de l’inflation, le record français reste détenu par Les Noces de Pierrette de Picasso, vendues 314,9 millions de francs à Drouot en 1989, soit environ 104 millions d’euros d’aujourd’hui, calcule The Art Newspaper. Le record mondial de Monet reste aussi loin, avec 110,7 millions de dollars pour une Meule à New York en 2019.

Et l’acheteur étant basé en Asie, Iris pourrait quitter la France après un siècle passé à Paris, sans avoir jamais été montrée au public, hormis sa présentation chez Sotheby’s avant la vente.

Paris, place des grandes ventes

Reste un signal clair : pour une toile de cette importance, six acheteurs se sont battus pendant trois quarts d’heure dans une salle parisienne, et non à New York ou à Londres. Un siècle après sa mort, Monet fait encore monter les prix à Paris.