Ils étaient onze, enfermés plus de deux heures dans un couloir du Bataclan, le 13 novembre 2015, face à deux terroristes. Sept d’entre eux sont devenus amis et se sont donné un nom, les « potages », pour potes et otages. Leur histoire, racontée par Jean-Xavier de Lestrade dans la série Des vivants, a été sacrée vendredi 16 octobre à Berlin meilleure série de fiction européenne au Prix Europa 2026. France Télévisions, qui l’a coproduite, repart aussi avec le prix de la meilleure enquête européenne, selon son communiqué.
Trois grands prix sur quatorze
Le Prix Europa, fondé en 1987 à l’initiative d’instances européennes dont le Parlement européen, distingue chaque année les meilleures productions audio, vidéo et numériques du continent. L’édition 2026 s’est tenue à Berlin du 11 au 16 octobre. Le palmarès officiel crédite le trophée de la série à Antoine Lacomblez, Jean-Xavier de Lestrade et au producteur Matthieu Belghiti.
La France ne repart pas avec un seul prix. Protection de l’enfance, le scandale des mineures prostituées, enquête d’Envoyé spécial signée Mélanie Nunes et Éric Colomer (Dreamway et France Télévisions), est élue meilleure investigation vidéo européenne. ARTE Radio remporte le prix de la meilleure série documentaire audio avec My Heroin(e): All My Mother’s Lives, d’Audrey Bissonnier Chazalm et Charlie Marcelet, et reçoit une mention spéciale pour un autre documentaire. Sur les quatorze grands prix décernés, la France en compte trois, comme les Pays-Bas, devant le Royaume-Uni (deux), d’après le palmarès complet.

Une série sur l’après, pas sur l’attaque
Les attentats du 13 novembre 2015 ont fait 130 morts et 413 blessés, dont 90 spectateurs tués au Bataclan, rappelle le CNC. Des vivants ne montre presque pas la tuerie. Ses huit épisodes suivent les sept rescapés de 2015 jusqu’au procès des attentats, achevé en juin 2022 : les insomnies, les crises d’angoisse, l’incompréhension des proches, et ces retrouvailles entre otages qui leur servent de respiration, raconte franceinfo.
Le producteur Matthieu Belghiti l’a résumé au CNC : « Montrer des morts, c’était hors de question. » Le réalisateur a voulu, selon ses mots, une série « aux vertus réparatrices », capable de montrer qu’« on arrive à se relever ensemble ».

Deux ans de dîners avant d’écrire
Le projet est né d’une rencontre. En 2021, le producteur Jérôme Corcos contacte David Fritz Goeppinger, l’un des rescapés. Avec Nicolas Mauvernay, ils voient les « potages » une à deux fois par mois pendant deux ans, d’après Wikipédia, qui s’appuie sur 20 Minutes. La règle était simple : « Si un seul disait non, alors la série ne se ferait pas », raconte Matthieu Belghiti au CNC.
Jean-Xavier de Lestrade a d’abord refusé. Il sortait de Sambre, série sur le violeur de la vallée de la Sambre. Ce n’est pas un débutant : le Gersois a reçu en 2002 l’Oscar du meilleur documentaire pour Un coupable idéal, puis signé Soupçons (The Staircase), primée aux États-Unis. Avec son coscénariste Antoine Lacomblez, il a reçu chaque rescapé lors de longues séances de cinq ou six heures. « Tout ce qui est écrit vient de leur récit », dit-il.
Le tournage a eu lieu au Bataclan lui-même. La direction de la salle a d’abord refusé, puis accepté quand les ex-otages lui ont écrit. La production a envoyé deux fois 8 000 courriers aux riverains du boulevard Voltaire et ouvert une cellule psychologique pour le quartier, précise le CNC. David Fritz Goeppinger, lui-même photographe, a été photographe de plateau et conseiller technique.

Près de 3 millions de spectateurs le premier soir
Le public a suivi. En tenant compte du replay, la première soirée a réuni près de 3 millions de téléspectateurs, dont 1,1 million en différé, selon média+. La série totalise 9,5 millions de vidéos vues sur france.tv. Elle avait déjà reçu le prix de la meilleure série française du Syndicat de la critique et le Laurier de la série 2026. Le Prix Europa est sa première grande reconnaissance à l’échelle du continent.
Pour la France, ce prix confirme une tendance : la fiction publique sait traiter les blessures collectives sans voyeurisme, et l’exporter. La série, coproduite avec la RTBF et avec la participation de HBO Max, a d’abord été diffusée en Suisse et en Belgique, avant France 2.

Ce qui a fait débat
Tout n’a pas été simple. Des membres de l’association de victimes Life for Paris ont jugé « indécent » le tournage au Bataclan, et Victor Anclin-Zanotelli, l’un des onze otages, a dénoncé une scène qui le représente sans qu’il ait été prévenu. Le réalisateur lui a présenté ses excuses, en parlant d’« une vraie erreur », rapporte Wikipédia d’après Ouest-France et Le Républicain lorrain. À l’antenne, l’audience en direct a aussi baissé au fil des semaines, de 1,95 million pour le premier épisode à 945 000 pour le dernier.

Un récit pour dans vingt ans
Jean-Xavier de Lestrade dit avoir voulu que « dans vingt ans, si quelqu’un a envie de savoir ce qu’il s’est passé », il puisse regarder la série et être « au plus près de la réalité ». Près de onze ans après le 13-Novembre, l’Europe vient de dire qu’il a réussi. Les sept « potages », eux, ont prouvé autre chose : qu’on peut sortir d’un couloir à plusieurs.



