Le moustique tigre pique le jour, se glisse dans les coupelles et peut porter dengue, Zika ou chikungunya. À Montpellier, Clélia Oliva a choisi une autre arme que le spray : des millions de mâles stérilisés aux rayons X, lâchés pour empêcher les femelles de pondre. Sa start-up Terratis vient d’être désignée start-up de l’année 2026 en Occitanie par EY, rapportent Les Echos Entrepreneurs.

Des millions de mâles qui ne piquent pas

La technique de l’insecte stérile (TIS) est connue depuis des décennies pour d’autres ravageurs. Terratis l’applique à Aedes albopictus. L’entreprise élève des larves, trie les mâles — « ils ne piquent pas », insiste la dirigeante — puis les stérilise aux rayons X, sans modification génétique. Relâchés, ils s’accouplent avec des femelles sauvages, qui ne s’accouplent qu’une fois : les œufs restent vides, et la population recule saison après saison, détaille France 3 Occitanie.

Une main tient une boîte en bois marquée tis, d’où s’envolent des moustiques mâles stériles
Lâcher de mâles stériles depuis une boîte Terratis : chaque carton en contient environ 3 000. © Terratis (service presse)

À Brive-la-Gaillarde, le bilan 2025 est public. Onze millions de mâles ont été lâchés, 400 000 par semaine de mai à octobre, sur plus de 100 hectares et 58 points de lâcher. La stérilité des œufs a atteint jusqu’à 50 %, le pic de densité a été coupé dès juin dans le secteur le plus touché, et les signalements d’habitants sont passés de 200 en 2023 à 30 en 2025, soit une division par plus de six, selon Terratis. L’entreprise vise 80 à 90 % de stérilité en phase 2 en 2026.

Toulouse, Lyon, Bordeaux : le réseau s’étend

Le 26 mai 2026, Toulouse a lancé une expérimentation de deux ans au cimetière de Terre-Cabade, 30 hectares particulièrement infestés. Plus de 100 000 mâles y sont lâchés chaque semaine, en complément de bornes anti-moustiques et de « poubellariums » peuplés de prédateurs de larves, rapporte La Dépêche. Coût annoncé pour le site : 180 000 euros. La mairie refuse les insecticides depuis 2015 ; la TIS s’inscrit dans cette ligne.

L’entrée monumentale du cimetière de Terre-Cabade à Toulouse, avec ses colonnes et son portail
L’entrée du cimetière de Terre-Cabade à Toulouse, site prioritaire de l’expérimentation Terratis depuis mai 2026. © Didier Descouens / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Des programmes tournent aussi à Montpellier, près de Lyon (La Verpillière, Mions) et en Gironde (Sainte-Eulalie), selon le site de l’entreprise. L’objectif affiché : −50 % de population dès la première année, jusqu’à −80 % la suivante — des ordres de grandeur déjà cités pour Brive et Toulouse.

Une entomologiste passée par l’AIEA

Clélia Oliva est docteure en entomologie, née à Castres, élevée près de Montpellier. Après un master en écologie tropicale à La Réunion, elle a travaillé sur la TIS à l’Agence internationale de l’énergie atomique, en Autriche, puis en Italie, et pour les Nations unies. « C’est en constatant que cette technique n’existait pas en France que lui est venue l’idée de créer son entreprise », résument Les Echos. Terratis est née en janvier 2024 à Montpellier, avec son associé Dorian Barrère. Une vingtaine de collaborateurs y produisent aujourd’hui 1,5 million de moustiques par semaine — encore trop peu face à la demande.

Portrait de presse de Dorian Barrère, bras croisés, chemise olive, fond bleu clair
Dorian Barrère, associé de Clélia Oliva chez Terratis. © Terratis (service presse)

Soutenue par Bpifrance, la SATT AxLR, AD’OCC, Odyssée Venture et Galapagos Innovation, la société a levé 1,5 million d’euros. Chiffre d’affaires : 130 000 euros en 2025, objectif 500 000 en 2026. Horizon 2028 : une usine de 90 emplois directs, et l’extension à d’autres insectes invasifs, comme le frelon asiatique, toujours sans chimie.

Un tigre venu d’Asie, un enjeu de santé

Le moustique tigre s’est ajouté à la soixantaine d’espèces françaises ; une dizaine seulement pique, rappelle Clélia Oliva. Il peut transmettre une vingtaine de virus. L’enjeu dépasse les démangeaisons d’été : c’est aussi la capacité des villes à protéger leurs habitants sans recourir aux insecticides, alors que 80 % des gîtes larvaires sont dans le privé, selon la mairie de Toulouse.

Gros plan d’un moustique tigre Aedes albopictus posé, rayures noires et blanches bien visibles
Aedes albopictus, le moustique tigre : actif de jour, il se reproduit dans de très petits volumes d’eau stagnante. © James Gathany / CDC, domaine public, via Wikimedia Commons

Les riverains de Terre-Cabade témoignent déjà d’une nette amélioration, même si la canicule et le dispositif complet (bornes, poubellariums, TIS) se mêlent dans le ressenti, écrit La Dépêche. La TIS n’est pas un remède miracle instantané : c’est une baisse cumulative, mesurable, qui demande plusieurs saisons.

Usine, preuves et limites

Les risques sont connus. Il faut tenir le rythme de lâchers, prouver l’efficacité hors des sites pilotes, et convaincre d’autres communes de financer un dispositif sur deux ans. La production actuelle ne suffit pas ; l’usine de 2028 sera le vrai passage à l’échelle. Les gestes individuels — vider les coupelles, couvrir les récupérateurs d’eau — restent indispensables.

La place de la Comédie à Montpellier, sous un ciel clair, avec la fontaine des Trois Grâces
Montpellier, où Terratis a installé son laboratoire et élève ses mâles stériles. © Choinowski / CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Reste une trajectoire claire : une entomologiste française industrialise une méthode déjà éprouvée ailleurs, décroche un prix EY, et livre des chiffres de terrain à Brive et Toulouse. Pour les villes qui veulent moins de piqûres et moins de chimie, le moustique tigre n’est plus une fatalité.