Après un cancer du sein et une mastectomie, sept femmes sur dix renoncent aujourd’hui à toute reconstruction. Sophie Brac de la Perrière veut leur proposer autre chose : une prothèse imprimée en 3D qui sert d’échafaudage aux propres cellules de la patiente, puis se résorbe, pour laisser place à un sein qui est vraiment le sien. Sa start-up lyonnaise, Healshape, vient d’être désignée start-up de l’année 2026 pour la région Auvergne-Rhône-Alpes et lauréate du prix national organisé par EY, rapportent Les Echos Entrepreneurs.
Un sein qui repousse en six à neuf mois
L’objet tient dans la main. C’est un dôme blanc d’hydrogel, un matériau naturel et entièrement résorbable, imprimé couche par couche, sur mesure, pour s’adapter à toutes les morphologies. Une fois l’implant posé, un transfert de graisse apporte les cellules de la patiente. Elles colonisent alors la structure et recréent du tissu mammaire, pendant que la bioprothèse se dissout. « La femme retrouvera son propre sein en six à neuf mois, sans aucune trace de la bioprothèse », expliquait la dirigeante au journal du CNRS.

« On ne vient pas remplacer ce qui a été perdu, on donne au corps les moyens de se régénérer », résume Sophie Brac de la Perrière dans un portrait publié par Réseau Entreprendre Rhône. L’idée tranche avec les solutions actuelles, des implants en silicone ou en sérum physiologique qui restent à vie dans le corps. Ici, l’implant est transitoire et naturel : il accompagne la reconstruction avant de disparaître, sans nouvelle intervention chirurgicale.
Sept femmes sur dix renoncent
Le besoin est massif. En France, le cancer du sein touche 60 000 femmes par an, et plus d’une sur trois subit une ablation totale ou partielle du sein, selon les chiffres cités par Les Echos. Aux États-Unis, on compte 135 000 mastectomies par an. Pourtant, seules 30 % des patientes choisissent une reconstruction, aujourd’hui en silicone ou en gel salin.

L’ombre du scandale des prothèses PIP pèse encore. Révélée en 2010, l’affaire des implants remplis de silicone industriel non conforme a laissé des traces dans les esprits, et durci la réglementation européenne des dispositifs médicaux. La peur des complications et des résultats décevants pousse beaucoup de femmes à vivre sans sein reconstruit. Sophie Brac de la Perrière veut, dit-elle au CNRS, « aider ces femmes à s’accepter et à aimer à nouveau leur image ». Le pari est aussi industriel, et lyonnais de bout en bout : une encre brevetée avec le CNRS, une machine d’impression fournie par une PME de la région, une production en salles blanches à Lyon.
Six associés et une encre brevetée
Rien ne prédestinait cette diplômée d’HEC à la bio-impression. Elle a passé seize ans chez Sanofi, aux fusions-acquisitions et à l’international. Après ses études, elle avait multiplié les missions humanitaires, dans des écoles, des orphelinats ou des prisons, raconte Réseau Entreprendre. En 2019, « l’envie d’entreprendre devenant plus forte », elle rencontre les fondateurs de LabSkin Creations, spécialistes de la peau reconstruite, et un chercheur lyonnais expert de l’impression 3D.

Healshape naît en janvier 2020 avec six cofondateurs : Sophie Brac de la Perrière, Caroline Durand, ingénieure en biotechnologie et aujourd’hui directrice des opérations, Amélie Thépot, docteure en thérapie cellulaire, Morgan Dos Santos, docteur en ingénierie tissulaire, Luciano Vidal, chirurgien plastique, et Christophe Marquette, directeur de recherche au CNRS et responsable de la plateforme 3d.FAB de l’université Lyon-1. C’est avec lui que LabSkin Creations a mis au point l’encre biologique brevetée, dont le CNRS est codéposant. « Au départ, la technologie a été conçue pour imprimer des substituts de la peau », rappelle le chercheur. Il a fallu l’adapter à l’impression de volumes.
La jeune pousse est passée par l’incubateur Pulsalys, a remporté le concours i-Lab en 2020, puis le concours i-Nov. En 2022, elle a levé 6 millions d’euros auprès de Go Capital (fonds FAIM), Demeter (devenu Demea Invest), Bpifrance, Crédit Agricole Création et Angels Santé. De quoi s’installer sur 500 mètres carrés au Biopark Rockefeller, dans le 8e arrondissement de Lyon, dont 300 mètres carrés de salles blanches.

Une vingtaine de volontaires en 2027
La prochaine étape est la plus attendue. Healshape, qui compte 12 salariés, prépare un premier essai sur une vingtaine de volontaires au premier semestre 2027, dans plusieurs centres de cancérologie européens. Une étude clinique plus vaste doit suivre en 2028. « Nous recevons des messages tous les jours, preuve que notre innovation est attendue », confie Caroline Durand aux Echos. La société discute aussi avec la FDA, l’autorité sanitaire américaine.
Le chemin reste long, et il faut le dire. Aucun essai clinique n’a encore commencé chez des patientes. Pour obtenir le marquage européen prévu par le règlement MDR 2017/745, les medtechs doivent désormais mener des études cliniques comparables à celles des médicaments, coûteuses et lentes, sans compter la saturation des organismes certificateurs et la quête du remboursement par la Sécurité sociale. Le calendrier a d’ailleurs glissé : en 2021, la start-up espérait entrer en clinique « d’ici deux ans », puis en 2026. Avant l’essai, elle doit aussi boucler une levée de 9 millions d’euros, dont le closing est attendu dans les prochaines semaines.

Si les essais confirment la promesse, Healshape ne compte pas s’arrêter au sein. La société veut étendre ses impressions à des implants sur mesure pour « n’importe quel tissu mou à reconstruire », assure sa présidente. À ceux qui hésitent à se lancer, elle a un conseil, livré à Réseau Entreprendre : « Fais-toi confiance. Écoute ton instinct, mais reste à l’écoute du monde autour de toi. » Pour les patientes, la réponse viendra des essais de 2027.



