La France a cessé de devoir choisir entre consommer et polluer. Entre 2010 et 2025, son empreinte carbone, qui compte aussi les émissions des produits importés, a baissé de 23 %, quand la demande finale intérieure augmentait de 18 % en volume. C’est la conclusion d’une étude publiée mardi par l’Insee (Insee Analyses n° 126), qui décortique ce découplage produit par produit.
Un tiers de carbone en moins par euro
Les chiffres sont nets. Hors émissions directes des ménages (voiture, chauffage), l’empreinte carbone de la France est passée de 613 millions de tonnes équivalent CO₂ en 2010 à 471 millions en 2025. Dans le même temps, la demande finale intérieure, c’est-à-dire la consommation des ménages et des administrations plus l’investissement, est passée de 2 216 à 2 617 milliards d’euros constants.
Le contenu carbone d’un euro de demande finale a donc reculé de 35 %, soit 2,8 % par an en moyenne. « Chaque euro constant de demande finale induit des émissions de gaz à effet de serre d’un tiers plus faible qu’il y a quinze ans », résument les auteurs, Hugo Feng, Sylvain Larrieu et Camille Phavorin.
Côté production, le mouvement est encore plus marqué. Les émissions des entreprises et ménages résidents sont tombées de 406 à 298 millions de tonnes entre 2010 et 2025, pendant que le PIB progressait de 19 %. L’intensité carbone de la valeur ajoutée a reculé de 38 %, soit 3,2 % par an.

Pas un tour de passe-passe
Le soupçon classique, c’est que la France aurait « exporté » sa pollution en délocalisant ses usines. L’étude le contredit pour la période récente. Depuis 2010, la baisse vient à 85 % de produits eux-mêmes moins carbonés, à catégorie égale, et seulement à 15 % d’un déplacement des achats vers des biens moins émetteurs. Sur les 64 catégories de produits étudiées, les gains de contenu carbone apparaissent dans la quasi-totalité.
L’Insee a aussi vérifié que le résultat ne tient pas à un artifice statistique, où des produits plus chers, donc « plus gros » en euros, feraient mécaniquement baisser le carbone par euro. Pour sept grandes catégories sur onze, la demande en volume suit les quantités physiques réellement achetées. Le découplage est donc réel, et pas seulement comptable.
L’effet délocalisation a bien existé, mais avant. Entre 2000 et 2010, le contenu carbone de la demande française était resté presque stable, une période marquée par la montée rapide de la Chine dans les importations françaises. Depuis 2010, les substitutions entre produits français et étrangers ont peu pesé.
L’électricité, le textile et l’assiette
Quatre familles de produits font à elles seules la moitié de la baisse : la construction (−23 millions de tonnes), l’agroalimentaire (−20), l’électricité et le gaz (−15) et l’habillement (−13).
Le cas de l’électricité est le plus spectaculaire. La France en produit autant qu’en 2010 (559 TWh en 2025, +1,4 %), mais les émissions de cette production ont chuté de 72 %, avec le recul des centrales thermiques et le remplacement du charbon et du fioul par le gaz dans celles qui restent. Dans l’empreinte des produits finis français, l’électricité représente à elle seule une baisse de 36 millions de tonnes, aux deux tiers obtenue en France.

Le textile raconte une autre histoire. Les ménages achètent environ 11 % de vêtements en moins qu’en 2010, mais l’empreinte carbone de ces achats a été divisée par plus de deux (−53 %). La différence vient presque entièrement de procédés de fabrication plus sobres, en France comme à l’étranger : le contenu carbone d’un euro de textile chinois vendu en France est passé de 1,98 à 0,80 kg de CO₂ entre 2010 et 2024, en euros courants.

Dans l’alimentation, la baisse de 17 % de l’empreinte tient surtout à ce qu’on met dans l’assiette, avec moins de viande et de produits laitiers. Le cheptel bovin est passé de 19,6 à 16,2 millions de têtes en quinze ans, alors que la production agricole totale a légèrement augmenté (+4 % en volume). Les industries agroalimentaires ont aussi électrifié leurs usines, et les nouveaux systèmes de réfrigération ont fait chuter les émissions de gaz fluorés, jusque dans les rayons des supermarchés.

Le « made in France » deux fois moins carboné
L’étude met aussi en chiffres un avantage français. En 2024, un euro de produit fini en France contient en moyenne 0,14 kg équivalent CO₂, contre 0,28 kg pour un produit fini à l’étranger. Les produits français sont moins carbonés dans 41 catégories sur les 45 où l’on peut comparer. L’Insee cite une électricité en grande partie décarbonée et des règles environnementales exigeantes.
L’écart s’explique aussi par la composition : les produits finis français sont aux deux tiers des services, les produits importés à 83 % des biens manufacturés. Mais le constat a une conséquence concrète pour la politique industrielle : relocaliser une production en France réduit, à produit égal, l’empreinte du pays.
Les angles morts
Le tableau a ses limites, et l’Insee les détaille. Pour l’automobile, il n’y a aucun découplage physique : le carbone par voiture immatriculée augmente, à cause de véhicules plus lourds. La baisse apparente par euro ne tient qu’à des voitures plus chères et mieux équipées. Même chose, en grande partie, pour l’informatique et la construction, où la qualité des produits explique l’essentiel du découplage mesuré.
Le rythme ralentit aussi. En 2025, l’empreinte n’a presque pas bougé (471 millions de tonnes contre 473 en 2024), et elle diminue moins vite que les émissions nationales parce que les produits importés restent bien plus carbonés, souligne Les Echos. Par habitant, elle s’établit à 8,3 tonnes, contre 9,5 tonnes en 2019. La part croissante de la Chine dans les importations d’électronique et, plus récemment, de voitures pousse dans l’autre sens.
Enfin, les auteurs préviennent que leur méthode décrit le passé et « ne renseigne pas sur la possibilité ou la vraisemblance de prolonger ces évolutions dans le futur ». Les déplacements, qui pèsent 25 % de l’empreinte pour 9 % de la dépense, restent le gros chantier.
La preuve par quinze ans
Le débat sur la « décroissance » oppose souvent le niveau de vie et le climat. Les comptes nationaux français montrent qu’on peut faire progresser l’un et l’autre en même temps : plus de consommation, plus d’investissement, et un tiers de carbone en moins par euro. Le plus dur reste devant, mais le mouvement est engagé.



