Le stockage de données sur ADN sort du laboratoire. Biomemory, jeune pousse parisienne fondée en 2021, a lancé jeudi 15 octobre DNA Shield, son premier produit commercial, et ouvert un programme d’accès anticipé pour ses premiers clients, annonce l’entreprise. Le principe : chiffrer un petit volume de données vitales, l’encoder dans de l’ADN synthétique et le conserver hors ligne, loin de tout réseau. La société le présente sur son site comme le premier service de stockage de données sur ADN au monde.
Un coffre-fort hors réseau
DNA Shield ne vise pas les photos de vacances ni les sauvegardes de masse. Il s’adresse à ce qu’une organisation ne peut ni perdre ni voir modifié : clés de chiffrement, formules et procédés industriels, registres réglementés, mémoire institutionnelle. Le parcours est décrit en trois temps dans le communiqué. Le client choisit et chiffre lui-même les données concernées ; Biomemory les encode dans l’ADN, conservé hors ligne sous sa garde ; la restitution suit une procédure contrôlée, déclenchée à la demande, et non un accès en libre-service.
L’entreprise cite quatre premiers usages. Garantir que les dispositifs de récupération des clés cryptographiques fonctionnent encore des années plus tard, quand les équipes et les fournisseurs ont changé, en complément des boîtiers de sécurité certifiés. Garder une copie souveraine des quelques secrets de fabrication d’un industriel. Prouver qu’un registre critique n’a pas été altéré depuis sa validation. Et, à plus long terme, conserver des archives qui doivent survivre aux systèmes qui les ont créées.

« DNA Shield marque le moment où Biomemory passe de la preuve d’une science à la livraison d’un produit commercial », résume Laurent Guengant, nommé directeur général en juillet, cité dans le communiqué. Vincent Franceschini, vice-président chargé des produits, insiste sur le changement de nature : c’est la première fois que l’entreprise demande à un client de s’appuyer sur sa technologie en conditions réelles, et non plus dans le cadre d’une démonstration de recherche.
Les Droits de l’homme dans une capsule
L’histoire a commencé par un symbole. Le 23 novembre 2021, deux capsules métalliques sont entrées aux Archives nationales, à Paris. Chacune contient 100 milliards de copies de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, écrites dans de l’ADN, raconte le CNRS. Ce sont les premières archives conservées sous cette forme. Elles ont rejoint l’Armoire de fer, le coffre-fort de 1790 qui abrite les constitutions françaises et le mètre étalon.

Derrière cette démonstration, deux chercheurs : le biologiste Stéphane Lemaire, du laboratoire de biologie computationnelle et quantitative (CNRS et Sorbonne Université), et Pierre Crozet, maître de conférences à Sorbonne Université. Leur procédé, baptisé DNA Drive, s’inspire du vivant : les données sont rangées sur de longs fragments d’ADN en double hélice, que des cellules peuvent copier, et conçues pour ne porter aucune information génétique ayant un sens biologique. Les deux scientifiques ont fondé Biomemory en 2021 avec l’entrepreneur du numérique Erfane Arwani.
Pourquoi l’ADN
L’argument tient en trois mots : densité, durée, sobriété. Selon le CNRS, une seule capsule peut contenir l’équivalent de 5 000 téraoctets, et l’ensemble des données mondiales tiendrait dans le volume d’une boîte à chaussures. Conservé à l’abri de l’eau, de l’air et de la lumière, l’ADN ne consomme aucune énergie. À l’inverse, disques et bandes magnétiques ont une durée de vie de cinq à sept ans, et les centres de données absorbent près de 2 % de l’électricité mondiale. Stéphane Lemaire alertait dès 2021 : « En matière de stockage de données générées, nous vivons à crédit depuis quelques années. »

L’angle choisi par Biomemory pour entrer sur le marché, la souveraineté, colle à l’air du temps. Un support physique, gardé hors ligne et dans le pays, échappe aux attaques informatiques et aux coupures d’un fournisseur de cloud. Le communiqué met aussi en avant la résistance aux risques à venir, comme les progrès de l’intelligence artificielle ou de l’informatique quantique, capables un jour de casser certains chiffrements.
Un rachat américain et un partenaire français
Cette année a changé la taille de l’entreprise. En mars, Biomemory a repris les actifs de l’américain Catalog, pionnier du stockage et du calcul sur ADN : une petite centaine de brevets, du matériel, des logiciels et une équipe à Boston, sans reprendre le passif. « Cela nous fait gagner plus de six mois sur notre calendrier », expliquait alors Erfane Arwani au Hub de Bpifrance, en annonçant une première offre commerciale d’ici fin 2026. Promesse tenue.

En juin, le français Scality, spécialiste du stockage objet, a signé un partenariat pour intégrer l’ADN comme niveau d’archivage froid dans ses logiciels, et son patron Jérôme Lecat est entré au conseil d’administration de Biomemory, selon le communiqué commun. Biomemory y revendique une conservation lisible jusqu’à 150 ans. La société avait levé 17 millions d’euros en série A en décembre 2024, avec notamment les fonds French Tech Seed et Deep Tech 2030 gérés par Bpifrance pour le compte de l’État. Elle produit à Paris et à Boston, et copréside la DNA Data Storage Alliance, qui réunit les acteurs du secteur.
Ce qui reste à prouver
Le produit lancé jeudi est volontairement modeste : de petits volumes, très précieux, restitués au cas par cas. L’écriture reste lente et coûteuse. En 2021, l’encodage prenait plusieurs jours et le décodage plusieurs heures, selon le CNRS. En mars, Erfane Arwani reconnaissait que le principal verrou restait d’écrire les données dans un format assez compact pour les centres de données. La feuille de route de l’entreprise renvoie le stockage de masse à 2029, puis la recherche et le calcul directement dans l’ADN au-delà. Le marché, enfin, doit encore naître : il s’agit d’un programme d’accès anticipé, et aucun client n’a été nommé.

Cinq ans après les capsules des Archives nationales, une idée de chercheurs parisiens devient un service que l’on peut acheter. Le support d’information le plus ancien du vivant entre dans l’informatique des entreprises, et c’est une équipe française qui l’y fait entrer.



