Airbus et Kratos ont annoncé lundi 12 octobre le premier vol réussi en Europe du drone de combat collaboratif U740 Valkyrie. L’essai, mené sur un site du nord de l’Europe, a atteint tous ses objectifs : décollage assisté par fusée sans piste, manœuvres à différentes altitudes jusqu’à Mach 0,8, et ajustements de mission en vol, selon le communiqué d’Airbus. Capital situe le vol d’essai vers le 29 septembre. L’objectif : un Collaborative Combat Aircraft (CCA) prêt au combat d’ici 2029 pour l’Allemagne et d’autres armées européennes.

Un rail, une fusée, Mach 0,8

Le lancement s’est fait sur rail, au milieu d’une clairière, rapporte Les Échos. L’appareil a évolué à différentes altitudes et atteint près de 1 000 km/h. Avec 9,1 mètres de long, 8,2 mètres d’envergure et une masse maximale au décollage d’environ trois tonnes, le U740 est un petit chasseur sans pilote : soute à armement interne, points d’emport externes sous les ailes, rayon d’action supérieur à 5 000 kilomètres et plafond de 45 000 pieds (environ 13 700 mètres).

La formule « runway independent » est assumée : le rail et la fusée permettent de décoller hors piste, tout en gardant l’option d’un décollage et d’un atterrissage classiques. C’est un argument de résilience opérationnelle face à des bases saturées ou endommagées.

Décollage assisté par fusée d’un drone Kratos XQ-58 Valkyrie depuis un rail
Décollage assisté par fusée d’un XQ-58 Valkyrie de Kratos depuis un rail, ici à Eglin (États-Unis). Le premier vol européen du U740 a suivi le même principe d’autonomie hors piste. © U.S. Air Force / domaine public, via Wikimedia Commons

MARS, le cerveau européen

Le premier vol ouvre la voie à des essais plus poussés avec le système de mission MARS (Multi-platform Autonomous Reconfigurable and Secure) d’Airbus. Présenté comme le « cerveau européen » de l’appareil, MARS doit assurer la maîtrise des logiciels, des applications de mission, des données et du matériel. C’est la pièce qui « européanise » la plateforme Kratos et vise la souveraineté allemande ou européenne en usage opérationnel.

Le système s’appuie sur des logiciels enrichis d’IA pour conduire des missions en autonomie et coordonner des groupes entiers. Airbus insiste sur une hiérarchie de contrôle stricte : un humain reste « on the loop », pour que les décisions critiques respectent les règles d’engagement, ainsi que les normes éthiques et juridiques.

En clair : la cellule et la production de masse viennent de Kratos, qui a déjà fait ses preuves avec la famille Valkyrie aux États-Unis ; le système de mission, le logiciel et la gouvernance opérationnelle restent européens.

Eurofighter Typhoon de la Luftwaffe en démonstration aérienne
Un Eurofighter Typhoon de la Luftwaffe. Airbus présente le Valkyrie comme un multiplicateur de force pour les chasseurs pilotés, à commencer par l’Eurofighter. © Julian Herzog / CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Vingt millions l’unité, cinq cents pour Berlin

« Face à un environnement de menaces de plus en plus complexe et disputé, les forces aériennes ont besoin d’une masse de combat abordable », a déclaré Mike Schoellhorn, PDG d’Airbus Defence and Space. D’après Capital, il évalue le coût unitaire du Valkyrie à environ 20 millions d’euros, et les besoins allemands à quelque 500 aéronefs de combat collaboratifs sans équipage.

À ce prix, un CCA n’est pas un jouet : c’est un ordre de grandeur très inférieur à un chasseur de nouvelle génération, conçu pour encaisser les missions les plus risquées et protéger les appareils pilotés. Le Valkyrie doit opérer en autonomie ou sous le commandement d’un Eurofighter, pour étendre le rayon d’action, la puissance de feu et la survivabilité des formations.

Les Échos rappellent que le duo n’est pas seul : Rheinmetall avec Boeing, et Helsing, se positionnent aussi sur le marché allemand des CCA. La course est ouverte jusqu’à l’horizon 2029.

XQ-58A Valkyrie de l’US Air Force en vol d’essai à haute altitude
Un XQ-58A Valkyrie américain en essai. Le U740 européen reprend la cellule Kratos et y greffe le système de mission MARS d’Airbus. © Holly Jordan / AFRL / domaine public, via Wikimedia Commons

Une offre souveraine, pas une cellule française

Le montage a un revers évident : la plateforme de base est américaine. Airbus ne promet pas un drone 100 % made in Europe, mais une « offre souveraine » pour Berlin, via le contrôle logiciel et la capacité à intégrer MARS. C’est le même raisonnement que pour d’autres programmes de défense : souveraineté d’emploi et de mise à jour, plutôt que souveraineté totale de la structure.

Reste à prouver que MARS tiendra en essais de plus en plus complexes, que la production suivra à un coût proche des 20 millions annoncés, et que l’armée allemande trancherait en faveur d’Airbus-Kratos plutôt que d’un concurrent. Aucun contrat cadre de 500 appareils n’est signé : le chiffre reste une estimation de besoin, pas une commande.

Eurofighter allemand en formation avec deux F-16 américains au-dessus de l’Allemagne
Un Eurofighter allemand en vol avec deux F-16 de l’US Air Force. Les CCA comme le Valkyrie sont pensés pour grossir les formations sans multiplier les pilotes. © U.S. Air Force / domaine public, via Wikimedia Commons

Airbus Defence accélère sur le collaboratif

Le premier vol européen du U740 place Airbus Defence and Space dans la course aux drones d’accompagnement, un segment que Washington pousse déjà avec ses propres CCA. Pour l’Europe, l’enjeu est double : disposer d’une masse de combat à coût contenu, et ne pas dépendre uniquement d’offres « black box » hors continent.

Airbus a son usine de défense en Allemagne (Ottobrunn / Taufkirchen pour le siège du communiqué) et un historique Eurofighter. Kratos apporte la maturité de la cellule Valkyrie. Le premier vol ne livre pas encore un système de combat ; il valide que la combinaison vole en Europe.

Airbus A400M de la Luftwaffe au sol lors d’un salon aéronautique
Un A400M de la Luftwaffe. Airbus Defence and Space, maison mère du programme Valkyrie côté européen, vise un CCA opérationnel d’ici la fin de la décennie. © Julian Herzog / CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Première étape vers 2029

Mach 0,8, plus de 5 000 km, rail et fusée, MARS en ligne de mire : le Valkyrie a passé son premier examen européen. La suite décidera s’il devient l’escorte à 20 millions d’euros que Berlin et d’autres capitales cherchent pour leurs chasseurs, ou un démonstrateur de plus dans une course déjà encombrée.